dimanche 5 juillet 2015

L'HÉRITAGE ARABE AU PORTUGAL



L’Héritage arabe au Portugal
Quelques leçons de respect du Patrimoine
Portugal

Dans une autre vie, comme on dit, j’ai été l’un des organisateurs d’une grande conférence internationale sur les télécommunications (ONU) à Marrakech en 2002. Pas moins de 3000 participants représentant 180 pays.
Dans ce genre de conférences, et en dehors des débats techniques, la tradition non écrite est de s’offrir entre délégations quelques cadeaux-souvenirs peu onéreux. En gros, les pays du Sud puisent dans leur artisanat, statuettes en bois ou objets en cuir, alors que les pays du Nord offrent divers objets technologiques, mais toujours à des prix tout à fait symboliques. Le dernier jour et à un certain moment le Maroc et le Portugal devaient procéder à un échange de cadeaux-souvenirs. Notre délégation marocaine avait préparé les incontournables porte-documents en cuir,  alors que celle du Portugal avait apporté pour celle du Maroc des livres ! Et pas n’importe quels livres. Le titre était :
 A Herança Árabe em Portugal     الميراث العربي في البرتغال  d’Aldaberto Alves. 
                                                                          
Livre " L'Héritage arabe au Portugal"
                                                                      
    
Ces livres contenaient aussi, dans de petites pochettes,  de vrais  timbres utilisés par les postes (Correios) portugaises, avec des photos de pièces de monnaie, de coffres en ivoire, de vases et d’azulejos datant de l’époque arabe. Ces cadeaux étaient bien ciblés et bien pensés !
En un mot, nous étions interloqués ! Les Portugais nous avaient apporté des rétroviseurs qui nous donnaient à voir notre propre Histoire en Europe. Et forcément, ils la connaissent mieux que nous. Autant dire que nous étions dans nos petits souliers avec nos porte-documents, pourtant très beaux !
Alors que beaucoup de Marocains pensent que les pays de la péninsule ibérique n’étaient pas spécialement fiers de leur histoire arabe et berbère, ces livres viennent prouver le contraire. Il faut remarquer que le titre de ce livre n’est pas « Les monuments arabes au Portugal » ou encore «  L’époque arabe au Portugal » mais bien « L’héritage arabe au Portugal ». Ce n’est pas la même chose. Le Portugal considère cet héritage et donc ce patrimoine arabe comme le sien. Ce pays, avant sa scission avec ce qui allait devenir l’Espagne (1139), à l’époque arabe s’appelait  Gharb al-Andalous ; il a gardé comme appellation pour sa partie sud la même racine : Algarve, c'est-à-dire l'Ouest.
J’ai donc découvert que le roi-poète de Séville Al Mu’tamid Ibn Abbad (1040-1095) avait aussi le Gharb al-Andalous sous son autorité puisque,  dans ces territoires,  des pièces de monnaie à son effigie étaient en circulation. Le livre montre aussi son mausolée à Aghmat près de Marrakech, lieu de son exil et de sa mort. Une preuve que les Portugais sont restés fidèles à son souvenir, même dans sa détresse.
Voilà  une première leçon de respect du patrimoine
Lisbonne

Les traces de l’époque arabe sont bien présentes à Lisbonne même : le Castello arabe qui domine la vieille ville ainsi que les quartiers de Mouraria et Alfama,  en fait Alhammam ce qui indique que ce quartier était le lieu de bains maures.
La plus grande fierté des Portugais, ce sont leurs navigateurs-explorateurs,  descobridores. Ces derniers ont exploré les grands espaces maritimes bien avant Christophe Colomb et leurs grands hommes, dans ce domaine, sont Vasco de Gama et Ferdinand de Magellan. L’immense musée de la Marine à Lisbonne chante ces hommes et leurs exploits. A l’entrée du musée, un tableau hors normes montre Henri le navigateur (1394-1460), le prince de Portugal avec ces explorateurs.  Dans ce sacro-saint lieu qui raconte la grandeur portugaise, ce tableau montre aussi, à côté d’Henri, deux personnages arabes en turban qui tiennent dans leurs mains des astrolabes. Ils tiennent aussi dans leurs mains la vie de toutes ces expéditions autant pour s’orienter vers les destinations recherchées que pour trouver leur chemin ou les secours dans le désert des océans. Même dans les plus grandes épopées maritimes portugaises, on n’a pas oublié les apports scientifiques hérités des Arabes.
C’est la deuxième leçon de respect du patrimoine. 
Mértola

Mértola est une petite ville située à 200 km au sud-est de Lisbonne. Elle est à peine visible sur une carte routière ; autant dire un confetti, comparé aux grandes métropoles, mais un confetti qui organise, de la plus belle des manières, le « Festivâl Islamic » international de Mértola, 21-24 mai 2015.     
C’est dans ce cadre qu’a eu lieu l’exposé de Salima Naji, architecte et anthropologue marocaine. Nous connaissons, maintenant, tous les efforts fournis pour la sauvegarde des Kasbahs, des greniers collectifs et d’anciennes mosquées dans le Sud marocain. C’est une expérience qui a montré au public international présent des réalisations concrètes pour la sauvegarde du patrimoine au Maroc.  Naturellement, il en faut davantage dans d’autres domaines et d’autres lieux.
Cette ville a tout d’une ville arabe située en plein cœur du  Portugal. Rien ne manque : le château arabe qui domine la ville, la Alcazaba, les remparts, de vieilles portes,  les rues pavées, les maisons
                                                                             
Remparts de Mértola
peintes à la chaux et ….une température de plus 35°, au mois de mai ! Mais avec ces matériaux de base, il faut une équipe qui a une formidable  force de conviction pour se lancer dans l’organisation d’un festival international sur l’urbanisme et l’architecture musulmanes. Cette équipe existe et a également une volonté et une passion sans bornes pour préserver ce patrimoine sous la forme d’une  véritable ville-musée. Et dans cette ville-musée, il y a aussi un « hôtel-musée »  dont l’histoire, tout à fait extraordinaire,  peut bien remplacer beaucoup de discours sur la préservation du patrimoine. La voici, elle est authentique :
Un hôtel devait être édifié sur une parcelle de terrain, non loin de la rivière Guadiana qui arrose la ville de Mértola. Tout était prêt pour l’exécution du projet. Dès les travaux de fondation,  les premiers coups de pioche ont commencé à mettre à jour les murs d’une habitation engloutie dans la terre depuis des siècles. Qu’à cela ne tienne, le chantier s’arrête alors et un autre commence immédiatement avec cette fois-ci,  une équipe d’archéologues. Au bout de deux ans de travaux, les restes d’une maison mi-romaine, mi- arabe sont mis à jour. Il y a des indices  qui indiquent son origine romaine, mais il y a  aussi une Koubba, un hammam en briques  et un puits intérieur pour l’alimentation du lieu en eau. Un véritable trésor archéologique ! Alors que croyez-vous qu’on fît ?
Le projet initial est remanié de fond en comble, et c’est le cas de le dire. La solution retenue est de construire un hôtel et un musée, dans le même ensemble, sur la même parcelle ! Les ruines de la maison arabe occupent donc la partie sous-sol de l’hôtel dont les fondations évitent soigneusement les parties anciennes. Au niveau de la réception de l’hôtel une dalle grillagée laisse voir la maison arabe, en contrebas. On peut naturellement accéder au sous-sol pour admirer une maison arabe d’il y a plus de dix siècles, construite dans ce qui devait être le port de Mértola. On a exposé aussi tous les objets trouvés sur place (poterie, lampes à huile, pièces de monnaie etc.) et qui fournissent de précieux renseignements aux archéologues et aux historiens.  La réalisation de cet ensemble magnifique, antique et moderne présuppose un nombre incalculable de problèmes à résoudre et d’astuces à
                                                           
 Vue partielle des ruines arabes de l'hôtel Museu
                                         
 trouver à chaque instant, durant le chantier. On peut aussi penser que les services de l’urbanisme à Mértola ont été très conciliants et n’ont pas sorti l’artillerie administrative lourde pour torpiller un projet qui sauvegarde le patrimoine arabe de la ville.
C’est la troisième leçon de respect du patrimoine.
On n’ose penser  à ce qu’il serait advenu, si la construction de cet hôtel avec ces ruines devait avoir lieu dans une ville marocaine ! Peut-être des dizaines d’années d’immobilisation ; quand on voit que, depuis le temps, il n’y a toujours pas un mausolée digne de  Youssef Ben Tachfine, le fondateur de la ville de Marrakech et vainqueur de la bataille de Zallaqa (Sagrajas). Et quand on sait que la Koubba almoravide, un des derniers édifices de cette époque encore visibles à Marrakech, est un chantier à l’abandon, englouti dans des histoires sans fin depuis des lustres, interdisant les visites aux Marocains et aux touristes. Sans parler des noms d’astronomes marocains volontairement occultés dans des musées marocains, alors que ces savants devraient être notre fierté, par les temps qui courent.
Alors que faut-il faire pour un meilleur traitement de notre Histoire et de notre Patrimoine ? Vaste programme. Il n’y a pas de recette-miracle et Il faut s’inspirer des expériences qui réussissent, comme celle de Mértola. A la base, il nous faut être fier de notre Patrimoine, avec de la passion pour le préserver, beaucoup de persévérance et un peu plus de démocratie. Il y a actuellement une espèce de retour aux sources même en Europe ; il faut espérer que ce vent qui souffle chez nos voisins ibériques nous atteigne et nous réveille car, durant huit siècles, nous avons eu avec la péninsule ibérique une histoire et une culture communes…


Abdelmalek Terkemani
Chercheur et expert international

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