samedi 1 août 2015

MONTE CASSINO: HOMMAGE AUX SOLDATS MAROCAINS TOMBÉS DANS LA LUTTE CONTRE LE NAZISME



L'AUTRE HISTOIRE DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE


Les commémorations de la Seconde Guerre mondiale ont, toujours, comme sujet principal le Débarquement de Normandie du 6 juin 1944 (opération Overlord) . Cet évènement éclipse tous les autres faits de guerre qui ont été décisifs dans la chute du nazisme en Europe. C'est le cas du débarquement en Italie du sud des troupes alliées parmi lesquelles les Marocains qui vont défrayer les chroniques militaires en forçant le passage à Cassino, à travers les lignes de défense hitlériennes, mais au prix d'effroyables pertes en vies humaines, dans leurs rangs. Cette percée allait mettre en déroute les armées allemandes et ouvrir la route de Rome et de l'Europe du sud. C'est en hommage à ces hommes qui ont lutté pour la libération de la France et de l'Europe de l'emprise du nazisme que j'ai suivi leur trace jusqu'à Monte Cassino et au cimetière de Venafro, en plein cœur du sud de l'Italie. 


Cimetière des soldats marocains, algériens et tunisiens à Venafro(Italie)  Ph. Terkemani
En 2014 et pour le 70ème anniversaire de la Seconde  Guerre mondiale, il n’y en avait que pour le Débarquement de Normandie. Nous, au Maroc, nous allons attendre longtemps, sinon tout le temps, pour que l’on parle du sacrifice des Marocains, dans la Seconde Guerre mondiale, après le débarquement d’Italie qui s’est déroulé huit mois avant la Normandie. C’est à la suite de ce débarquement que les coups les plus rudes ont été  portés aux armées d’élite hitlériennes, mais au prix de milliers de morts et de blessés dans les rangs des Marocains, en particulier.    
CASSINO ! le nom de cette petite ville d’Italie sonne comme des coups de canon qui sèment la mort.  Ses cimetières où sont enterrés des dizaines de milliers de jeunes soldats venus des quatre coins du monde, ses vieilles automitrailleuses telles qu’elles se sont tues en 1944, ses batteries de canons rouillés de 70 ans d’âge autour desquels on a construit des places ou de petits jardins publics, pour ne pas oublier…
Les cimetières de guerre, c’est la spécialité de ce coin-là. Le cimetière polonais, l’American cemetery, les cimetières canadien, anglais et néo-zélandais et aussi le cimetière de guerre allemand (kriegfriedhof). Le plus imposant et le plus visible actuellement du Monte Cassino est celui où reposent les soldats polonais  enterrés sur le lieu même de la bataille finale de la  prise du Monte. Mais ce sont les légendaires soldats marocains, de Moulay Driss Zerhoun, de Taza et de l’Atlas qui, en 1944, allaient enfoncer les lignes hitlériennes jugées imprenables pendant des mois, et ouvrir la route de Rome et de l’Europe du sud.  Des moments historiques.
Le cimetière où reposent les soldats  musulmans, Marocains,  Algériens, Tunisiens avec les Français se trouve à Venafro, petite ville située à 20 kilomètres à l’est de Cassino. En effet durant la guerre, les Armées Alliées s’étaient installées à l’écart de Cassino. L’armée française ou plutôt le CEF, Corps Expéditionnaire Français s’était installé à Venafro.
                                                                
Comment en est-on arrivé à cette empoignade de Monte Cassino ?

 Tout commence comme le dit la chanson de Houcine Slaoui !  On n’entend plus que des OK,OK, come on, bye bye.  En novembre 1942, les Américains débarquent, dans le cadre de l'Opération Torch, à Safi, Casablanca et Mehdia (A Casablanca, ils s’installent au quartier Californie, d’où le nom). Les Alliés pour garder une chance de gagner la guerre devaient ouvrir un nouveau front en Afrique du Nord pour soulager le front de l’URSS. Seulement, comme les généraux restés fidèles au régime de Vichy, Alphonse Juin en particulier, s’opposaient à cette opération en Algérie et au Maroc, il y a eu quelques milliers de morts, principalement des civils marocains et des soldats français, à la suite des bombardements américains. Après avoir soustrait le Maroc et l'Algérie au régime de Vichy, les Alliés vont lancer la Campagne d’Italie. Le Corps expéditionnaire français, franco-maghrébin devrait-on dire, comporte alors 112.000 hommes dont 60% de Maghrébins, soit 67.000. Eh oui !, en ce temps-là, ce n’était pas des immigrés…
Après le débarquement de Sicile, de Calabre et la prise de Naples,  les armées Alliées, dont faisaient partie les Maghrébins pour combattre le nazisme, faut-il le rappeler, allaient se trouver nez à nez avec les armées allemandes, en octobre 1943. Le plan de bataille est aussi clair que sur une carte d’Etat-major. La botte italienne est coupée par la chaîne de montagne des Abbruzes sur laquelle vont s’appuyer les Allemands pour fixer la ligne de défense Gustav. Les vallées et les passages sur les côtes sont minés et interdits par les blokhaus et des barbelés. Il y a environ 300.000 hommes côté allié face à 100.000 allemands, mais ces derniers tenant les passages et les sommets qui les contrôlent. Le seul verrou dans le dispositif Gustav qu’il faut faire sauter est le Monte Cassino. Mais cela, on le savait des deux côtés et on s’y était  préparé.

La Bghel  Air Force  

Cassino est une petite ville qui se trouve à 90 kilomètres au nord de Naples sur la route de Rome. Elle se trouve au pied d’un Mont qui grimpe rapidement à 520 mètres. C’est ce mont qui a été lourdement fortifié et armé par les Allemands,  pour le contrôle du passage du Sud au Nord. Ce dispositif rappelle un peu l’action du film « Les canons de Navaronne », sauf qu’ici les quatre batailles pour la prise de ce Monte ont duré plus de six mois et coûté plus de 200.000 morts et blessés des deux côtés (trois fois plus que lors du Débarquement de Normandie…). 
Mouvements des armées alliées sur Rome
Les combats pour la prise du Monte Cassino vont durer de  janvier à mai 1944. Après des tentatives infructueuses  de prise du Monte par le côté sud, par les Américains, les Anglais, les Canadiens et les Indiens, ce sont finalement les soldats marocains qui vont réussir à percer la ligne Gustav par le contournement de Cassino et la prise de sommets voisins (Mont Majo, Monts Aurunci, Belvedere…). Les soldats marocains devaient gravir les pentes abruptes boueuses et enneigées, jugées infranchissables par les Allemands, avant de s’emparer des monts, exposés aux tirs de canons allemands. Le Commandant en chef des armées allemandes Albert Kesselring le reconnaît lui-même, dans ses mémoires : «  Les Français et surtout les Marocains ont combattu avec furie et exploité chaque succès en concentrant des forces sur des points qui faiblissent ».  Là où la British Air Force a été impuissante à déloger les Allemands, les Marocains l’ont fait à dos de mulet (bghel), ce qui a fait dire que les  courageux soldats marocains ont utilisé la « Bghel Air Force », opération qui a fini par encercler la ville de Cassino et faire tomber le Monte Cassino. Mais cela a été réalisé avec des pertes effroyables, en nombre de morts, de blessés et de disparus côté marocain. Rome est libérée début juin 1944 et déjà on ne parlait plus que du débarquement de Normandie qui a lieu le 6 juin 1944 et on en parle encore….
Après cet épisode, les troupes marocaines ou ce qu’il en reste sont déployées sur d’autres fronts, en Provence pour la libération de Marseille, traversée du Rhin, libération de Strasbourg, libération de certains camps de concentration… Tout un symbole.
Le film « Indigènes », coproduit par le Maroc, avec Roschdy Zem et Jamal Debbouze, sorti en 2006, rend compte de la participation des Maghrébins à cette guerre, en particulier à la terrible bataille du Belvedere. Et Belvedere, en italien, veut dire belle vue !! 
C'est à la suite de ce film que le président français Chirac avait intervenu pour que la France fasse un geste  en faveur des combattants de la Seconde Guerre mondiale, venus des anciennes colonies. Malheureusement, plus de 42 ans après les faits...                           

Monte Cassino aujourd’hui 

Aujourd’hui, l’autoroute Naples-Rome passe tranquillement au pied de ce Monte Cassino, plein d’Histoire et de cimetières de guerre. Vu d’en bas, on comprend bien qu’il était impossible de passer à 300.000 hommes sans être décimé par les mortiers allemands du Monte. La ville de Cassino avait été entièrement détruite, puis reconstruite. En haut du Monte, un monastère, repaire des Allemands, avait été réduit en ruines par l’aviation anglo-américaine. Le monastère reconstruit porte un nom qui intrigue de par son origine, Abbazia, cela vient-il d’Abbassia ?  
Quelques groupes de visiteurs portent des uniformes kaki avec casques et calottes, comme il y a 70 ans. Les jeeps sont les mêmes, décapotables et sans portières ni ceintures de sécurité. Certains visiteurs venus de très loin arborent, dignement, des médailles de guerre de leurs parents ou grands-parents qui ne sont plus là. Il n’y a malheureusement pas d’autres visiteurs marocains. Les panneaux en ville indiquent plus les lieux de combats et les cimetières que les noms de rue. Les cimetières sont tristes, en général, mais les cimetières de guerre le sont encore plus. Ce sont des tombes alignées de jeunes, tués le même jour. Comme ces soldats sont venus de loin, les visites de leurs proches sont très rares.



                                             Cimetière de Venafro  (Vidéo Terkemani)                  

Le cimetière français où sont enterrés les Français et les Maghrébins, Marocains en grande majorité, se trouve à Venafro. Il est très mal indiqué, si ce n’est par le petit minaret construit sur le carré musulman. Il se trouve au pied d'une colline ; le silence qui y règne est rompu, de temps à autre, par le tintement de cloches de vaches des prés voisins. Il y a actuellement en Italie deux cimetières de guerre, où sont enterrés les soldats maghrébins : un à Venafro et l’autre à Monte Mario à Rome. Les pertes se traduisent selon le tableau suivant :


       
Cimetières

Nombre total de tombes

Stèles musulmanes

VENAFRO

4.578

3.130

MONTE MARIO (ROME)

1.709

1.142
 

Il faut ajouter à ces pertes, plus  2.000 disparus et environ 23.500 blessés, Marocains en grande majorité.
Sur toutes les stèles, françaises et musulmanes est inscrite la phrase « MORT POUR LA FRANCE ». A l’entrée du cimetière, est inscrite la phrase : PASSANT, SONGE QUE TA LIBERTÉ A ÉTÉ PAYÉE DE LEUR SANG.
Le passant en question est certainement européen et c’est peut-être le lieu de dire que les Européens devraient connaître ou se remémorer ces inscriptions. Il y a, en effet, une espèce d’amnésie générale en Europe, quand on voit monter en puissance et un peu partout, les mêmes idées xénophobes qui avaient conduit, précisément, au conflit dont on parle.  Depuis quelques années maintenant, dans toutes les élections qu’elles soient municipales, régionales, présidentielles ou justement européennes, le sujet qui vient en premier lieu, et toujours le même, c’est celui des Étrangers. S’agissant de ces derniers,  Il faut le dire les débats se déroulent de plus en plus sans beaucoup de sagesse et le plus souvent avec beaucoup d’amalgame et même de vulgarité. Quelques photos de ces tombes de jeunes Français et Maghrébins enterrés côte à côte « MORTS POUR L’EUROPE » aussi, devraient être collées dans les salles de réunion, quand  on débat des Étrangers en Europe ! 
                                            
Conséquences de Cassino au Maroc    

La participation des Marocains à la victoire de Cassino a renforcé la position du Mouvement national marocain et du Roi Mohammed V dans la quête de l’Indépendance du Maroc. Par la suite, Mohammed V a été décoré par Charles de Gaulle en tant que Compagnon de la libération. Il sera l’invité d’honneur pour le premier  défilé de la France Combattante sur les Champs- Élysées le 18 juin 1945, défilé auquel ont participé nos vaillants soldats et Goumiers de Cassino.
Ce tournant de l’Histoire est tout à fait pour déplaire à des généraux vichystes, à qui Cassino est monté à la tête. Alphonse Juin qui a eu son bâton de Maréchal, grâce au courage et à la vaillance des soldats marocains, disait avec arrogance, vouloir utiliser « la manière forte » à l’égard du Mouvement national marocain (Exactions, prison et exil des militants). Devenu Résident général au Maroc, son action funeste pour diviser les Marocains allait aboutir à l’exil du Roi Mohammed V en Corse et à Madagascar, en 1953.
Enfin, on ne peut parler de ce sujet sans rappeler le traitement inéquitable subi par nos vaillants soldats Marocains survivants comparativement à leurs frères d’armes Européens. Nombreux parmi eux sont morts dans la détresse et l’anonymat, d’autres parmi les survivants, estropiés ou handicapés,  ont traîné leur misère, pendant des décennies devant les consulats de France pour un traitement plus juste et plus digne de leurs doléances.  

Abdelmalek TERKEMANI
Chercheur et expert international

- Article paru dans L'Opinion du 7-8 juin 2014


On peut laisser des commentaires dans la page facebook  Maroc histoire et culture.

2 commentaires:

  1. Bonjour. Respectueusement votre analyse si elle est correcte dans les faits ne l'est pas malheureusement pas completement dans le fond. Je vous invite a visiter ma page sur mon grand père et je me tiens à votre disposition pour vous fournir des elements qui conforteront votre opinion tout en etablissant les liens profonds qui existaient entre tous les combattants du CEF.

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  2. Bonjour. Je viens seulement de découvrir ce commentaire sur un article de 2015, ce dont je vous remercie. Comme vous le suggérez, j'ai visité votre page, entièrement dédiée à votre grand père, le Général Jean-Jacques de BUTLER. J'y ai appris de nombreuses choses. Je n'ai pas remis en cause les liens, pendant la guerre, qui ont existé entre les combattants du Corps expéditionnaire français, CEF. Par contre après la victoire, les éléments de ce CEF, d'origine maghrébine et africaine noire, ont été traités de manière discriminatoire, et c'est toujours le cas aujourd'hui malgré une légère amélioration récente. Par ailleurs, il était normal et juste que les pays d'origine de ces combattants africains du CEF réclament leur indépendance propre puisqu'ils ont contribué ainsi à la libération de la France. Et ceux qui se sont opposés farouchement à ces indépendances, sont essentiellement les généraux et maréchal français qui avaient conduit ces combattants maghrébins et africains dans les combats de Corse, de Sicile et de Cassino.

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