vendredi 5 août 2016

QUAND ANTSIRABÉ ÉTAIT LA CAPITALE DU MAROC, TOUTE L'AFRIQUE ESPÉRAIT...



Le message historique de S.M. Mohammed VI, adressé au Sommet de l'Unité Africaine, remet parfaitement les choses dans le bon sens: Le Maroc ne réintègre pas l’Afrique, il en fait partie depuis le début des temps ; il retrouve sa place  dans l’Union africaine, un statut que lui confèrent sa situation,  son rôle et sa position de membre fondateur de l’Organisation panafricaine.

Pour avoir travaillé dans environ trente pays africains*, dont Madagascar, durant plus de vingt ans, dans le cadre de la coopération  internationale et, pour appuyer de toutes mes forces l'initiative royale,  je voudrais apporter mon témoignage sur un évènement marquant dans l’histoire de notre pays. Il s'agit de l’exil de S.M Mohammed V en Corse et à Madagascar, en terre africaine en 1953, un évènement significatif dans la lutte pour l'indépendance du Maroc et dans les toutes premières fondations de l'Unité africaine  


Durant mon séjour en Afrique subsaharienne, j'ai pu recueillir les sentiments de ce côté-ci de l'Afrique, sur comment "l'affaire marocaine" était perçue, par ceux qui l'avaient vécue, quarante ans plus tôt : Pendant ces dures années de l’épreuve et lors des négociations avec la France qui avaient suivi , le Souverain et le peuple marocains étaient alors considérés comme les porte-drapeaux de toute l’Afrique, dans le bras de fer qui se jouait entre les puissances coloniales et les pays africains, arabes et asiatiques colonisés. A cette époque, tous les mouvements nationaux de libération d’Afrique et d’ailleurs étaient à l’écoute de ce qui se passait dans une petite ville de l’ile de Madagascar, en terre africaine : Antsirabé, lieu d’exil  du Souverain marocain et de sa famille.
Voici un rappel des évènements qui ont mené de la lutte pour l'indépendance du Maroc jusqu'à la première base de lancement de l'Unité africaine à Casablanca.

LA MARCHE VERS L’INDÉPENDANCE DU MAROC                                                                         
Cette marche peut être résumée dans les faits suivants :
-         1921-1926 : Soulèvement du Rif
-        11 janvier 1944 : Signature du Manifeste pour l’indépendance
-        1947 : Discours de Tanger
-       1947- 1953 : Manifestations, soulèvements et répressions dans      tout le Maroc.    
-   1953 : Déposition et exil du Roi du Maroc
Le 18 juin 1945, dans l’allégresse de la libération en France, S.M. Mohammed V avait assisté, à côté du général de Gaulle au défilé de la France Combattante, qui comprenait également les vaillants soldats et goumiers marocains, héros de la bataille de Cassino, prélude à la libération de l’Europe et de la France en particulier, de l’emprise nazie. A cette occasion, il avait été fait Compagnon de la Libération. C’est donc envers l’un des rares Compagnons de la Libération étrangers, qui a contribué grandement à la libération de la France, que  cet acte inqualifiable de déposition et d’exil a été perpétré.
L’embrasement qui allait s’en suivre, à travers tout le Maroc, ne s’arrêtera qu’avec le retour triomphal du Roi au Maroc le 16 novembre 1955.

LES ROUTES DE L’EXIL 
Routes de l'exil en Corse puis à Madagascar
Le départ en exil a lieu le 20 août 1953. Il y a encore des générations de Marocains qui se souviennent  de cette journée où le Maroc s’était retrouvé,  d’un seul coup, orphelin de son Roi.
Le premier lieu d’exil  a été la Corse. Après quelques mois, et pour prévenir toute tentative commando  pour libérer le Roi, un autre lieu d’exil a été décidé.  En effet, de nombreux soldats marocains étaient restés en Corse après sa libération et les Corses se souviennent encore de leur bravoure dans la terrible bataille du col de Teghime en octobre 1943, comme indiqué sur la stèle érigée sur le lieu de cette  bataille : « Remplis du souvenir d'une lumière unique, leurs yeux sont fermés aux Brumes d'occident, Seigneur, permettez que les durs guerriers de Berbérie qui ont libéré nos foyers et apporté à nos enfants le réconfort de leur sourire se tiennent contre nos épaules et qu'ils sachent, ô qu'ils sachent Seigneur combien nous les avons aimés. »
Avenue Mohammed V dans le centre historique d'Antananarivo
Madagascar devait être le deuxième lieu d’exil, bien loin du Maroc.  Le voyage de la Corse à Madagascar est effectué dans des conditions « militaires ». Les escales sont faites dans des bases militaires: Fort-Lamy, actuelle Ndjamena  et Brazzaville. Ce périple à travers l’Afrique a provoqué un élan de sympathie extraordinaire envers ce Roi arraché à sa Terre pour avoir réclamé l’indépendance de son pays.  En même temps, il y a l' éveil des consciences africaines à la lutte anti-coloniale  : les pays africains avaient également envoyé la fine fleur de leur jeunesse pour combattre  les armées hitlériennes pour la libération de la France. Ils voyaient, à travers cet avion qui se dirigeait vers Madagascar, la réponse brutale et injuste à toute demande d’indépendance.

ANTSIRABÉ, CAPITALE DU MAROC

Au cours d’un séjour à Antsirabé, en 1997, j’ai discuté longuement  avec des amis malgaches de cette ville, Dr Nour’Aly Nazar’Aly et Dr Rakotondrinibe maire d’Antsirabé, de ces années tristes de l’histoire du Maroc. Les visites de marché, de mosquée, de l’hôtel des Thermes (où j’ai résidé), avec des personnalités malgaches qui ont vécu ces évènements sur place, m’ont beaucoup rapproché de l’ambiance durant cet exil.  Même si moi-même, à l’époque de cet exil, je n’avais que  9 ans, mais réalisant parfaitement, comme tout le peuple marocain, la gravité et le tragique de la situation.      
L’ile de Madagascar  se trouve à l’autre bout de l’Afrique, 10000 km du Maroc. Non loin de là, se trouve la Réunion, encore une île ! où avait été exilé, en 1926, Mohammed Ben Abdelkrim al-Khattabi,  un autre héros mythique du Maroc. 
Hôtel des Thermes à Antsirabé . Photo de 1997
Le lieu de résidence du Souverain et de sa famille était la petite ville d’Antsirabé et précisément, l’Hôtel des Thermes. Feu S.M. le Roi Hassan II a parlé de l’arrivée de la famille Royale dans cet hôtel, (« Le Défi », page 57)  « C’est ainsi que nous nous retrouvâmes tous à Antsirabé, à 160 km au sud de Tananarive à l’hôtel des Thermes, établissement qui me semblait évadé d’un roman de  Joseph Conrad, annoté par Marcel Proust ».


SM Mohammed V et SM Hassan II à Antsirabé
 Le peuple malgache  est extrêmement doux et accueillant. Mesurant parfaitement le désarroi et l’isolement  de la famille Royale marocaine, on a désigné quelques familles malgaches pour faire partie du cercle proche des princes et des princesses.  C’est un réel soutien pour la famille Royale dans l’épreuve de l'attente et de l'éloignement qui allait commencer. En souvenir de cette époque, Madagascar a donné le nom de Mohammed V à la plus belle artère d’Antananarivo (Tananarive) qui débouche sur la Place de l’Unité Africaine. Certainement, en reconnaissance du rôle prépondérant  de S.M. Mohammed V et du Maroc dans la création de l’Organisation panafricaine.
Feu SM Mohammed V menant la prière à Antsirabé
Mystérieuse ville d'Antsirabé qui ressemblerait à Ifrane et dont le nom restera associé à jamais à l'histoire du Maroc. On m'a expliqué l'origine et la signification de ce nom: Un haut personnage malgache ayant habité ces lieux par le passé, aimait de manière excessive la cuisine très salée. Il avait demandé alors de faire venir le sel de partout, de l'île de Madagascar. "Ant" indique un lieu, "sir" signifie sel et "bé" veut dire gros. En d'autres termes, Antsirabé signifie "là où il y a beaucoup de sel.    
La communauté musulmane d’Antsirabé avait beaucoup d’affection et d’estime pour ce Roi qui résistait à la deuxième puissance coloniale du monde. Ce Roi  qui venait, avec dignité, s’enquérir de ses problèmes et conduire  les prières du vendredi dans la  mosquée, de la rue Pasteur. Dans celle-ci, on trouve encore les livres de Coran, marqués du sceau de Mohammed V.
Partage d'un couscous à la mosquée
Pendant ce temps, le soulèvement populaire au Maroc s’amplifiait et chaque coup d’éclat  de la résistance marocaine renforçait notre Roi à l’autre bout de l’Afrique dans ses positions. Sous la forte pression populaire marocaine, sous la pression internationale et aussi de quelques voix courageuses qui s’étaient élevées en France même, celles de l'écrivain François Mauriac, de Charles-André Julien, de François Mitterrand, d’Alain Savary etc., les négociations avec S.M. Mohammed V étaient devenues incontournables.
Au début, les émissaires et les négociateurs  venaient de Paris à Antsirabé avec des propositions sous forme d’ultimatums ! Par la suite et au fur et à mesure, les positions du gouvernement français  s’assouplissaient, sous la pression continue du peuple et du Mouvement national  marocains. Les yeux du monde arabe, de toute l’Afrique et des peuples colonisés de la terre étaient tournés vers Antsirabé. Personne n’était dupe : si l’objectif immédiat des négociations était l’indépendance du Maroc et le retour du Roi, le résultat, à très court terme d’un  tel dénouement, est l’écroulement des empires coloniaux français et anglais.
Ces négociations allaient se dérouler sur neuf mois, à partir de janvier 1955. Les habitants d’Antsirabé allaient vivre au rythme des cortèges des émissaires du gouvernement français. Leur cœur penchait, tout naturellement, vers l’un des leurs : S.M. Mohammed V.
 Venue en pèlerinage en 1959 à Antsirabé
En évoquant cette période de lutte, d’âpres négociations, à armes inégales, et de grandes espérances pour l’ensemble du continent africain, les malgaches disaient qu’Antsirabé était la capitale du Maroc ! C’était bien vrai : cette ville était la résidence d’un chef d’Etat et, de surcroit, les négociations qui s’y déroulaient devaient décider de l’avenir de cet Etat, le Maroc.
C’est couronné de succès que S.M. Mohammed V et sa famille quittèrent Antsirabé et retournèrent au Maroc le 16 novembre 1955,  après un court séjour en France pour finaliser les Accords pour l’indépendance du Maroc. 
En 1959, le Roi du Maroc accompagné du Prince Moulay Hassan, effectua une visite à Antsirabé, en signe d'amitié et de gratitude pour les habitants de cette ville et pour le peuple de Madagascar. 
   
CONSÉQUENCES SUR LE CONTINENT AFRICAIN

Tout naturellement, le dénouement de ce que l'on avait appelé « l’affaire marocaine » va créer un précédent. Madagascar qui avait apporté tout le soutien moral nécessaire au Maroc, accède, dans la foulée à l’indépendance en juin 1960. Il est alors, l’un des premiers pays à gagner son indépendance dans cette zone de l’océan indien.
 Depuis cette époque, de puissants liens sentimentaux existent entre le Maroc et Madagascar que ni le temps ni la distance  ne peuvent altérer.  
Riche de son expérience dans sa lutte pour l’indépendance, le Maroc, porté par l'aura de S.M. Mohammed V, était devenu un appui moral et matériel de poids aux mouvements de libération, à travers l’Afrique. Nos frères algériens en savent quelque chose.
Parmi ses efforts en vue de garantir un développement harmonieux du continent, celui qui devrait  doter l'Afrique d’institutions fortes et crédibles n’est pas le moindre. Le Roi Mohammed V avait réuni, en 1961 à Casablanca, le Groupe africain qui porte le nom de cette ville.  Kwame NKRUMAH pour le Ghana, Jamal ABDEL NASSER pour l’Egypte, Ferhat ABBAS pour l’Algérie, Modibo KEÏTA  pour le Mali,  Sékou TOURÉ pour la Guinée, ainsi que le représentant du Roi IDRIS pour la Libye, entouraient le Roi MOHAMMED V pour jeter les premiers jalons de la construction de l’Unité africaine.
Construction de l'Unité Africaine: Les Leaders de l'Afrique libérée, à la sortie de la salle de réunion à Casablanca en 1961.


Cette photo est historique à plus d'un titre. Elle a été prise à la sortie de la réunion du Groupe de Casablanca pour la construction de l'Unité africaine, en 1961. Cette réunion avait lieu dans l'ancienne préfecture de Casablanca, Place Mohammed V.  Les Leaders de l'Afrique libérée qui y figurent sont, de gauche à droite:
Le futur Roi HASSAN II du Maroc, le Président Jamal ABDEL NASSER d’Egypte, le Président Kwame NKRUMAH du Ghana, le Président Ferhat ABBAS du GPRA d’Algérie, le Président Sékou TOURÉ de Guinée, le Président Modibo KEÏTA du Mali et le Roi MOHAMMED V du Maroc.



* C'est avec un pincement au coeur que je réécris le nom des pays africains dans lesquels j'ai travaillé au développement de réseaux de télécommunications, durant plus de 20 ans, depuis 1981. Je salue fraternellement tous mes collègues africains avec lesquels nous avions fait, sur le terrain, du mieux que nous pouvions pour concrétiser la coopération inter-africaine.

BÉNIN, BURKINA FASO, CAMEROUN, CAP VERT, CENTRAFRIQUE, CÔTE D’IVOIRE,  ÉGYPTE, GAMBIE, GHANA, GUINÉE,  GUINÉE BISSAU, GUINÉE ÉQUATORIALE, ÉTHIOPIE, MADAGASCAR, MALI, MAURITANIE, NIGER,  OUGANDA, KENYA,  RWANDA, SÉNÉGAL, SIERRA LEONE, SOUDAN, TANZANIE, TCHAD, TOGO, TUNISIE, ZIMBABWE.
 

  
Abdelmalek Terkemani
Expert et chercheur international 

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