mercredi 18 juillet 2018

EXPOSITION "LE MAROC MÉDIÉVAL". Ma discussion avec le musée du Louvre à propos de l'absence des savants marocains.

LES MAROCAINS NE DOIVENT JAMAIS SAVOIR QU’ILS ONT EU DES SAVANTS DANS LEUR HISTOIRE.
Le dernier article de ce blog : "SAVANTS MAROCAINS : HONORÉS À OXFORD, IGNORÉS DANS LEUR PAYS" parle de la découverte d’astrolabes et d’un livre, considérés comme des trésors et conservés dans le  "Museum of the History of Science"  et dans la bibliothèque "Bodleian Library" à Oxford, en Angleterre. Ces astrolabes et ce livre ont été réalisés et écrit par sept savants astronomes et un géographe et cartographe marocains (du 11ème au 19ème siècle) qui n’ont laissé aucune trace dans les musées du Maroc ou dans les manuels scolaires et universitaires marocains. Cet article a eu, à ce jour, 45.000 lecteurs (statistiques Google), au Maroc et dans le monde.
Vitrine scientifique marocaine au Museum of the History of Science à Oxford. Avec les noms 
des astronomes marocains, facteurs des astrolabes.
À travers les très nombreux commentaires et les partages (930, avec mes vifs remerciements), on sent que cette découverte a donné lieu à une petite bouffée d’espoir, dans le triste et désespérant environnement actuel au Maroc. En même temps, côté ministères concernés: Premier ministre, Culture, Musées, Enseignement, Information, c’est un silence sidéral. Si ces savants étaient d’une autre nationalité, un tel événement aurait donné lieu à des débats et serait repris dans les médias avec des reportages de la télévision sur place à Oxford. Il n’y a eu aucune déclaration officielle, aucun communiqué, aucune réjouissance, aucune fierté, aucune dignité ; comme si nos propres savants étaient des apatrides et n’avaient aucun rapport avec le Maroc.  Eux qui ont gravé sur leurs astrolabes leur profession de foi et  le nom de Marrakech, de Taza, de Safi, de Tanger…et qui  ont vu défiler des millions de visiteurs devant leur vitrine en Angleterre,  ne doivent avoir aucune existence dans leur propre patrie!


Le manque de respect des responsables au Maroc, à l’égard de l’Histoire et des Hommes illustres marocains ne date pas d’aujourd’hui. Il y a comme une volonté ou une tradition qui s’énoncent comme suit : LES MAROCAINS NE DOIVENT JAMAIS SAVOIR QU’ILS ONT EU DES SAVANTS DANS LEUR HISTOIRE.
A ce titre, on peut rappeler le scandale de l’exposition  « Le Maroc médiéval ».

UNE DISCUSSION AVEC LE MUSÉE DU LOUVRE


Cette exposition a eu lieu au musée du Louvre à Paris et ensuite au MMVI à Rabat. Pour toute la durée de l'exposition à Rabat, du 3 mars au 1 septembre 2015, des astrolabes fabriqués par des savants marocains, certains au 13 ème siècle, ont été présentés dans des vitrines sans indication du nom du savant marocain auteur de l'oeuvre, sur les cartels de présentation. On a donc voulu présenter  une période glorieuse de l'histoire du Maroc mais sans jamais en citer les Hommes de science. C'est tout simplement ahurissant !! Cette histoire doit bien cacher quelque chose...Après avoir cherché à saisir, pendant de longs mois, les responsables marocains de ce scandale, sans succès, j'ai tenté un contact avec le Louvre, conseiller et coorganisateur de l'exposition. Ce dernier avait désigné Mme Yannick Lintz, Commissaire des expositions à Paris et à Rabat. Voici cette discussion, conservée dans les archives " Grande Galerie, le Journal du Louvre". 
Astrolabe d'Abû Bakr Ibn Yûsuf de Toulouse:
 Exposé à Rabat sans le nom de l'astronome marocain.

Abdelmalek Terkemani
30/08/2015  18:10
Au musée du Louvre,
Bonjour Messieurs,

Je voudrais attirer votre attention sur un “oubli” survenu dans l’Exposition “Le Maroc médiéval: un empire de l’Afrique à l’Espagne” que le Louvre organise avec le Maroc à Rabat. Dans cet événement Mme Yannick Lintz est Commissaire de l’Exposition, désignée par le Louvre.
Dans une vitrine “scientifique”, des astrolabes sont exposés sans le nom de leur fabricant. En particulier, l’astrolabe fabriqué par Abû Bakr Ibn Yûsuf prêté à cette exposition par le musée Paul-Dupuy de Toulouse est exposé de manière anonyme alors que quand il est exposé en Europe, le nom de l’astrolabiste est précisé sur l’écriteau de présentation. De plus, le nom de ce savant marocain est bien indiqué dans votre catalogue de cette exposition et enfin, son nom est gravé, en langue arabe, au dos de l’astrolabe et non visible par les visiteurs.
Je voudrais savoir si vous êtes au courant de cet “oubli”, tout à fait volontaire à mon sens, et qui a aussi une signification?
Je voudrais vous informer que je m’intéresse à ce savant et à l’astronomie musulmane depuis de très nombreuses années. Vous pouvez consulter quelques-uns de mes articles, en particulier sur l’Exposition “Le Maroc médiéval: un empire de l’Afrique à l’Espagne” dans mon blog: www.marocitineraires.blogspot.com .
J’ai écrit de nombreux articles dans la presse marocaine et donné de nombreuses conférences sur Abû Bakr Ibn Yûsuf. Une des questions qui reviennent le plus souvent est : Le Louvre co-organisateur de cette exposition a-t-il donné son aval pour que l’on fasse disparaître le nom des savants marocains fabricants d’astrolabes sous l’ère almohade?
J’ai déjà discuté avec le conservateur du musée Paul-Dupuy à Toulouse de cet “oubli”, et je lui ai donné mon avis qui est largement argumenté dans le blog ci-dessus. Vous le comprendrez aisément: Si l’on fait disparaître dans les musées le nom des savants d’un pays, que reste-t-il de l’histoire de ce pays?
Je vous remercie à l’avance pour votre réponse.

Abdelmalek Terkemani

Grande Galerie, le Journal du Louvre
31/08/2015 14:12


Bonjour Monsieur,

Nous avons bien reçu votre message et l’avons transmis aux personnes concernées.
Il n’y a pas volonté préméditée de vouloir cacher un nom d’un savant almohade. Nous aurions même adoré montrer la signature sur l’astrolabe, mais la présentation d’un astrolabe est toujours compliquée. En l’occurrence, l’inscription de Abû Bakr Ibn Yûsuf se trouve au dos de la mère de l’astrolabe, et cela ne nous semblait pas opportun de montrer le dos. Mais nous donnons l’information scientifique dans le catalogue, ce qui montre que nous sommes dans la logique d’être dans la rigueur scientifique.
Quant aux cartels dans l’exposition, il s’agit d’un oubli malencontreux à l’exposition de Rabat, preuve en est de l’intérêt du Louvre pour les savants marocains par les détails donnés dans le catalogue de l’exposition.
Merci d’avoir partagé avec nous votre passion pour Abû Bakr Ibn Yûsuf,
Bien cordialement,

Musée du Louvre

Abdelmalek Terkemani
8/09/2015    12:06 ·

A la direction du musée du Louvre de Paris,
Objet : ‘’Le Maroc médiéval’’

Bonjour Messieurs,


Je vous remercie pour votre réponse et pour vos gentils mots à mon adresse. En même temps, je ne voudrais pas vous laisser le moindre doute sur mon sentiment quant à vos explications sur l’absence des noms de savants marocains devant leur astrolabe, dans « Le Maroc médiéval ». Votre argumentation est absolument IRRECEVABLE.

D'abord vous dites que « vous auriez adoré faire… », mais le visiteur ne retient que ce qui est exposé et ce qu’il a vu : trois astrolabes exposés dans des vitrines ‘’scientifiques’’ séparées avec des cartels où il manque, à chaque fois, le nom de l’astrolabiste/astronome marocain auteur de l’œuvre.

Je ne dis pas que cette exposition aurait dû être faite d’une autre manière, mais j’ai demandé pourquoi on a effacé le nom des savants marocains ici à Rabat au Maroc, et pourquoi ces noms réapparaissent, par magie, quand ces astrolabes sont exposés à l’étranger, par exemple dans le musée du Louvre à Paris ou dans le musée Paul-Dupuy à Toulouse. Je vous ai dit que, pour moi, c’est une volonté délibérée de cacher aux Marocains le nom de leurs Hommes de science. Et je n’ai pas changé d’avis, après votre réponse. 

On le voit clairement dans l’exposition, « Le Maroc médiéval» : on a voulu, comme d’habitude, montrer un pays plutôt pittoresque qui n’a jamais rien à offrir dans les disciplines scientifiques, et notamment dans l’astronomie. Les savants marocains de l’époque médiévale y sont totalement ignorés. Oui, ces savants, astronomes, mathématiciens, médecins, géographes, chimistes, ingénieurs agricoles, architectes et vétérinaires qui se déplaçaient entre Marrakech et Fès d’une part, Séville et Cordoue d’autre part, en portant les mêmes valeurs scientifiques. Ces savants qui étaient souvent des précurseurs dans leur domaine scientifique respectif. 

Nous avons bien au Maroc des hôpitaux Ibn Rochd (Averroès), des cliniques Ibn Zohr, des lycées /collèges Al Banna, des Universités Ibn Tofaïl ou Cadi Ayyad, des quartiers ou des rues Ibn Battouta ou Al-Idrissi. Le visiteur de l’exposition ‘’le Maroc médiéval’’ ne voit rien qui puisse lui rappeler cet Age d’or de l’époque médiévale, laquelle incluait aussi al-Andalous, comme le dit le titre de votre exposition. Alors à quoi peut bien servir cette exposition si elle ne parle pas aussi de l’apport de ces savants marocains de l’époque médiévale? Ces savants qui ont été les phares de la civilisation marocaine, n’ont pas trouvé place dans votre exposition et ce trésor civilisationnel y est totalement ignoré. Les seuls astronomes dont vous avez daigné exposer des astrolabes, ont eu leur nom effacé !!

En réponse, vous concédez : C’est un oubli malencontreux. Mais alors, il s’agit de trois « oublis malencontreux». Un pour Abû Bakr Ibn Yûsuf, un autre pour Mohamed Ibn al Fattouh al-khama’iri, dans la même vitrine et un pour Mohamed Ibn ‘Umar Ibn Ja’far al-Karmani, dans une autre vitrine. Ces oublis ont duré du 3 mars au 1er septembre 2015; six longs mois pendant lesquels personne parmi votre personnel du Louvre affecté à cette exposition, personne parmi les experts qui ont contribué à la confection de votre catalogue, personne parmi les responsables marocains que vous conseillez, personne de la Fondation nationale des musées du Maroc, aucun ministre marocain, vraiment personne ne vous a dit que cela ne se fait pas d’exposer des œuvres d’astronomes marocains en cachant leur nom, et cela à Rabat, au Maroc, dans leur propre pays ?

Durant vos ‘’oublis malencontreux’’, j’ai écrit, pour attirer l’attention sur ce scandale, à trois ministres marocains « concernés » dont je tairai le nom, par pitié. J’ai saisi la Fondation nationale des musées, votre partenaire, j’ai écrit de très nombreux articles pour dénoncer ce scandale. Ces articles ont été publiés dans la presse nationale marocaine et repris par plusieurs sites avec un total de 100.000 lecteurs environ. J’ai donné des conférences dans des lycées, Ecole d’Ingénieurs et centre culturel pour parler de l’histoire des sciences marocaines et dire avec quel mépris et quelle désinvolture, elle a été traitée dans cette exposition à Rabat. J’ai accompagné des groupes dans le musée à Rabat et bien noté leur sentiment de colère et d’indignation, devant ces vitrines avec des cartels sans nom. Tous ces articles et toutes ces visites, dont vous noterez les dates, sont visibles dans le blog suivant:  www.marocitineraires.blogspot.com 

Je n’ai pas eu de réaction officielle à mes articles, en dehors de l’adhésion de mes lecteurs.

Quand vous épuisez l’argument « oubli malencontreux», vous prenez un peu plus de garantie et d’assurance en ajoutant « tous ces détails sont donnés dans notre catalogue », d’où notre bonne foi. En fait, vous compliquez votre cas et vous semez le doute.

Catalogue de l'exposition (800 DH). C'est là que l'on trouve les noms des
savants astronomes marocains et non dans les vitrines! 
Parlons du catalogue. Ce livre, très instructif par ailleurs, a coûté 500 dirhams à Paris, mais était vendu environ 800 dirhams au musée de Rabat. Dans le meilleur des cas, pour 100 visiteurs, il y a environ 5 catalogues vendus. Mettons qu’à Rabat, il y a eu 2 à 3 vendus pour 100 visiteurs. Ces 2 à 3 personnes vont voir le nom des savants marocains facteurs d’astrolabes, mais pas les autres. Et que proposez-vous pour les 97 autres visiteurs sur 100 qui vont quitter le musée sans jamais connaître le nom d’un savant astronome marocain? Rien. Quel gâchis ! Ou alors le visiteur marocain doit-il payer 800 Dhs pour connaître le nom de ses savants ?

Vous parlez de rigueur scientifique dans votre message, mais où se trouve cette rigueur quand vous présentez 300 objets à Paris et seulement 220 à Rabat, sans aucune explication ? 80 objets (de quoi faire une autre exposition) ont été soustraits au regard du public marocain sans savoir pourquoi c’est tel ou tel objet qui mérite d’être exposé à Paris plutôt qu’à Rabat. De quelle rigueur scientifique s’agit-il quand vous insinuez que les visiteurs marocains, pour être bien informés, n’ont qu’à acheter votre catalogue ? Je vois que quand vous intervenez dans des pays « exotiques », vous avancez des arguments de ce genre et je suis sûr qu’en France vous éviterez soigneusement ce type d’argument, pour ne pas attirer la foudre et le sarcasme du public français et international. Ici évidemment, il n’y a pas de comptes à rendre ; il y a donc deux rigueurs scientifiques et c’est selon.

Alors, voyez où nous en sommes : L’exposition « Le Maroc médiéval » a coûté plusieurs dizaines de millions d’euros aux Marocains,  et cela fait une haute montagne en dirhams. Et malgré cette montagne d’argent, on n’est pas arrivé à faire écrire simplement le nom des savants astronomes marocains à côté de leur œuvre exposée !! 

Pour être tout à fait honnête avec vous, nous sommes nombreux ici au Maroc à avoir espéré que cette exposition, avec votre prestige et votre notoriété dans le monde, allait inaugurer une ère de transparence dans la présentation de l’Histoire et du patrimoine marocains au public marocain. Ce dernier est bien avide d’en savoir plus sur les monuments et les objets historiques qui l’entourent. Et patatras ! Dans cette exposition, vous effacez carrément les noms des quelques rares astronomes marocains dont les astrolabes fabriqués, il y a 800 ans, sont arrivés jusqu’à nous. Et vous me dites que c’est un oubli malencontreux !! Vous n’avez pas fait autre chose, avec cet ’’oubli’’, que respecter la curieuse tradition suivie, ici, de ‘’retouches’’ de l’Histoire du Maroc, pour ne pas dire plus. Alors comprenez notre frustration et notre indignation. 

Comme vous le voyez, le préjudice provoqué, aussi bien moral que matériel, est considérable et je ne vois pas comment vous allez, vous et les responsables marocains que vous conseillez, le réparer. Si vous comptez le réparer. Pour moi, le public marocain qui vous a fait confiance en visitant l’exposition, a le droit d’être tenu au courant de toutes ces défaillances et de ces ‘’oublis’’. Par respect pour lui, des excuses devraient être présentées. Je sais, ce n’est pas la norme suivie ici, mais il me semble bien que si des défaillances aussi choquantes étaient survenues avec un musée également prestigieux, comme le British Museum de Londres (où l’entrée est gratuite pour les visiteurs), ce dernier aurait donné des explications plus convaincantes et présenté des excuses au public marocain. Au moins.

Je vous prie de transmettre ce message aux personnes concernées et de me tenir au courant de leur réaction.
Bien cordialement

Abdelmalek Terkemani, Chercheur et expert international

Nota : je joins ici la photo du dos de l’astrolabe d’Abû Bakr de Toulouse. Elle est extraite du livre de Raymond d’Hollander : "L’astrolabe, histoire, théorie et pratique". On peut deviner la fameuse phrase gravée par Abû Bakr au dos de tous ses astrolabes :

صنعه ابو بكر بن يوسف بمدينة مراكش عمرها الله سنة خج

Fait par Abû Bakr Ibn Yûsuf dans la ville de Marrakech que Dieu la rende prospère. Année 613 (Hégire)


LE LOUVRE ET LES PAYS "EXOTIQUES"

Il faut ajouter que, pour cette grande performance et même pourrait-on dire pour cet " exploit", M. Jean-Luc Martinez, président-directeur du musée du Louvre, s'était déplacé à Rabat pour recevoir un chèque "énorme", comme contribution des Marocains, et aussi une décoration. Son correspondant au Maroc, lui n’est plus à une médaille près !
On est là au comble de l'humiliation! Les Marocains ont donné quelques dizaines de millions d'euros et ils n'ont même pas un seul nom de savant marocain à se mettre sous la dent. On leur montre ce que l'on a décidé qu'ils voient et non ce qu'ils veulent connaître. 
Aussi le fait d’avoir exposé des astrolabes de savants marocains dans "le Maroc Médiéval", à Rabat au Maroc sans leur nom, et le fait d'ignorer des astronomes et un géographe/cartographe marocains honorés en Angleterre, depuis plus d'un siècle, sont-ils deux attitudes qui obéissent à la même tradition de mépris des hommes illustres marocains au Maroc.
Ce qui s'est passé dans le "Maroc médiéval", n'est pas dû à un  "oubli malencontreux". C'est le fruit d’une connivence avec les organisateurs marocains. Le  (grand ?) Louvre est donc pris en flagrant délit de mensonge !

M. Jean-Luc Martinez, président-directeur du musée du Louvre de Paris devra s’aviser de ne pas parler autour de lui de la médaille reçue au Maroc comme venant d’un pays « exotique», car maintenant, lui aussi, il fait partie de cet « exotisme»…


Affiche dans la vitrine scientifique marocaine au Museum of the History of Science à Oxford. Elle fait parler deux frères astronomes marocains, Mohamed et Hassan Ibn Ahmed Al-Battouti.

Abdelmalek Terkemani

On peut laisser des commentaires dans la page facebook  Maroc histoire et culture 

dimanche 27 mai 2018

SAVANTS MAROCAINS : HONORÉS À OXFORD, IGNORÉS PAR LEUR PAYS.



Je suis allé à Oxford en Angleterre parce que j’avais lu quelque part que des objets marocains, de grande valeur scientifique et historique, étaient conservés dans l'un des musées de cette ville. Entre autres, un astrolabe fabriqué par un astronome marocain du 19 ème siècle, Mohamed Ibn Ahmed Al Battouti. Je ne savais pas que j’allais découvrir une telle quantité de trésors venant du Maroc et témoins de l’époque  faste des sciences marocaines. Et ces trésors sont conservés dans le " Museum of the History of Science" et la Bibliothèque "Bodleian Library" à Oxford,  des lieux d’histoire et de culture parmi les plus anciens et les plus prestigieux dans le monde. Je suis partagé entre l’enchantement de découvrir que des savants marocains tiennent le haut de l’affiche dans le temple universel de l’Histoire des sciences et le sentiment d’indignation et de frustration de voir ces savants marocains et tous ceux de l’époque médiévale,  boycottés par les musées du Maroc  et exclus des programmes d’enseignement de leur pays.
Mais suivez-moi, je vous montrerai ce que j’ai vu moi-même, vous aurez, je l’espère, le même sentiment que moi…

OXFORD, CAPITALE UNIVERSELLE DE LA CULTURE

Du point de vue de la Culture et de l’Histoire, cette ville  est vraiment celle des superlatifs 
  • La célèbre Université d’Oxford est la plus ancienne du monde anglo-saxon.
  • Sur 150.000 habitants, on dénombre environ 32.000 étudiants, soit 1 étudiant sur 5 Oxoniens, ce qui est un record.
  • Il y a 39 colleges (facultés) et toutes les disciplines sont couvertes. Parmi les personnalités ayant fréquenté ces colleges, on peut citer : Bill Clinton, Albert Einstein, T.E  Lawrence (Laurence d’Arabie), Lewis Caroll, Aldous Huxley, Stephen Hawking, JRR Tolkien et…. 23 Premiers Ministres anglais. Il faut noter également que de très nombreux lauréats du Prix Nobel sont issus de ces colleges.
  • La vie culturelle est animée par des musées, des bibliothèques et des théâtres parmi les plus fréquentés d'Angleterre.
 C'est dans cet environnement culturel, d'une richesse sans pareil, que des astrolabes et des livres de savants marocains sont conservés, certains depuis des siècles. Des millions de visiteurs de cette ville et de ses musées viennent découvrir et admirer, chaque année, des objets de grande valeur scientifique et historique, fabriqués au Maroc. Ils ramènent chez eux l’image d’un pays (le Maroc) de grande tradition scientifique, sans se douter (heureusement ?) du sort réservé à ces savants dans leur propre pays….  

MUSÉE DE L’HISTOIRE DES SCIENCES  (MHS)   

J’ai adressé au préalable un mail au MUSEUM OF THE HISTORY OF SCIENCE, expliquant l’intérêt que je porte aux savants marocains et j’ai eu la grande opportunité d’être accompagné dans ma visite par Dr Lee Macdonald, Research facilitator du Musée.
Le MHS occupe un bâtiment de trois niveaux, construit en 1683. Le niveau 2 est dédié aux astrolabes,  aux cadrans solaires et à d’autres instruments de mesure du temps dont la plupart ont été fabriqués par des astronomes musulmans, marocains, perses, indiens, irakiens, syriens. Il y a un total d’environ 200 astrolabes en provenance de diverses parties du monde.
Devant la vitrine marocaine du MHS
Une vitrine est réservée aux astronomes marocains et maroco-andalous. C’est donc là que je devais trouver l’astrolabe que je suis venu voir. Mais là, c’est l’émerveillement ! Je suis devant 12 astrolabes de style " maghribi". Quatre parmi eux ne sont pas signés, mais 8 le sont par des astronomes marocains dont je connaissais le nom mais que je ne croyais pas trouver réunis en nombre, dans un même lieu !
C’est un bonheur et aussi une fierté sans limite que de trouver des noms de savants et de villes bien de chez nous dans un lieu aussi prestigieux, en Angleterre. Les voici :


Mohammed Ibn Fattouh AL KHAMA’IRI,  Marrakech et Ishbilia     محمد إبن فتوح الخمايري 
'Ali Ibn Ibrahim Al HARRAR,    Taza          علي إبن إبراهيم الحرار
Mohammed Ibn Ahmed AL-BATTOUTI, Tanger   محمد إبن أحمد البطوطي
Ibrahim Ibn Sa’id AS-SAHLI, Tolaytila (Tolède)    إبراهيم إبن سعيد السهلي
Mohammed Ibn Sa’id AS-SABBAN,  Madinat Al Faraj (Guadaljara)   محمد إبن سعيد الصبان
Abdoullah Ibn SASI, Safi  عبد الله بن ساسى


PRÉSENTATION DE LA VITRINE SCIENTIFIQUE MAROCAINE DU MHS  

ASTROLABE DE MOHAMMED IBN FATTOUH AL KHAMA’IRI  


Date et lieu de fabrication: 621 Hégire, 1224/1225. Séville sous l’ère almohade.
Description : Laiton. Mère ; Araignée de 29 étoiles ; 5 tympans ; alidade.
Inscription :  "Au nom d’Allah. Fabriqué par Mohammed Ibn Fattouh Al Khama’iri dans la ville de Ishbilia en 621 de l’Hégire".
Provenance : Présenté par Lewis Evans. Propriétaire précédent : Dr E.B Knobel qui l’apporta  à Edimbourg.

Mohammed Ibn Fattouh Al Khama’iri est certainement l’astronome musulman le plus prolifique, en matière d’astrolabes fabriqués, à en juger par le nombre de musées à travers le monde qui les exposent:

Paris (BnF), Rome (volé), Fès (Dar Batha), Le Caire (PC), Le Caire (MFI) Istanbul (BTTM), Istanbul(TIEM), Oxford (MHS-2), Washington (NMAH), Chicago(AP). 


ASTROLABE DE 'ALI IBN IBRAHIM AL HARRAR    



Date et lieu de fabrication 728 Hégire, 1327/1328. Taza
Description : En laiton. Astrolabe dit universel, devant fonctionner indépendamment de la latitude. Une araignée pour 60 étoiles. Cet astrolabe utilise deux araignées dites "orientales". C'est un exemplaire unique qui porte le nom de "Lamina universelle d'Oxford".
Inscription : "Fait par 'Ali Ibn Brahim Al-Harrar, mouaddine à Taza, que Dieu la protège, en 728 Hégire".
Provenance : Acheté chez Ernst Weil avec un prêt du Fonds de Lord Leigh. Auparavant, il faisait partie de la collection L. Lapicirella à Florence. 


ASTROLABE DE MOHAMMED IBN AHMED AL BATTOUTI


Date et lieu de fabrication : 1141 Hégire, 1728/29. Tanger.
Description : Laiton. Mère ; Araignée de 29 étoiles ; 3 tympans ; alidade. Rivets en argent à la base des crochets, indicateurs d’étoile.
Inscription : « Son fabricant est l’humble serviteur de son Dieu, Mohammed Ibn Ahmed Al Battouti. Puisse  Allah l’assister. Fait en 1141 Hégire ».
Provenance : Présenté par Lewis Evans au MHS en 1909.
Dans la vitrine, à côté de cet astrolabe, se trouve une affiche qui montre l’effigie d’un savant musulman, avec le texte suivant : « Je suis Mohammed Ibn Ahmed Al Battouti et je suis astrolabiste de la région Nord de l’Afrique, maintenant appelée Maroc. Mon frère Hassan et moi sommes les derniers fabricants d’astrolabes, une tradition qui a duré 500 ans dans l’Occident musulman »

ASTROLABE DE IBRAHIM IBN SA’ID AS-SAHLI    

                                                                                                   

 Date et lieu de fabrication : 460 Hégire, 1067/1068. Tolaytila (Tolède).
Description : En laiton. Mère ; Araignée de 28 étoiles ; 6 tympans ; alidade.
Inscription : "Fait par Ibrahim Ben Sa’id As-Sahli, dans la ville de Tolaytila,  chawwal 460".
Provenance : Présenté par Lewis Evans. Acheté par ce dernier chez Cantoni de Milan, en avril 1899.

ASTROLABE DE MOHAMMED IBN SA’ID AS-SABBAN      

Date et lieu de fabrication : 474 Hégire, 1081/1082. Madinat Al Faraj (Guadaljara)
Description : En laiton. Mère ; Araignée pour 25 étoiles, Alidade.
Inscription :  "Parmi les objets faits par  Mohammed Ibn Sa’id As-Sabban à Madinat Al Faraj, que Dieu la protège, en 474 Hégire".
Provenance : Présenté par J. A. Billmeir. Faisait partie de la collection Nicolas Landau à Paris.

ASTROLABE DE ABDOULLAH IBN SASI       

Date et lieu de fabrication : 1099 Hégire, 1687/1688. Safi.
Description : En laiton. Mère ; Araignée de 25 étoiles ; Alidade.
Inscription : "Louange à Dieu ! Fabrication de Abdoullah Ibn Sasi que Dieu lui pardonne à lui et à ses parents"

Provenance : Présenté par Lewis Evans. Acheté chez Webster (mars 1918) qui l’a acheté lui-même chez M. Gélis à Paris. 

BIBLIOTHEQUE BODLEINNE- BODLEIAN LIBRARY   

La Bodleian Library est une bibliothèque parmi les plus importantes au monde. Onze millions d’objets, en grande majorité des livres, y sont conservés. Pour indiquer autrement l’importance de cette bibliothèque, les guides à Oxford disent que la Bodlean Library cache 368 km d’étagères de livres dans ses sous-sols ! C'est plus parlant, semble-t-il!
Depuis  une dizaine d’années, je suis à la recherche d’un ouvrage que j’ai pu situer, finalement, dans la Bodleian Library. Ne disposant pas de canal d’introduction (communément appelé piston), j’ai donc adressé un mail pour demander à voir cet ouvrage, en précisant ma motivation. Mais l’affaire est mal engagée, car on m’informe que cet ouvrage fait partie des « Treasures » de la Library. De ce fait, il est conservé dans un coffre-fort, à une température précise. Finalement, M. H. Stephen, responsable  des ouvrages considérés comme des trésors vint me voir pour juger de mes "capacités académiques et universitaires".  C’est donc une interview dans les règles (en anglais) que j’ai subie, et je comprends tout à fait cette procédure et d'abord pour des raisons de sécurité. J’ai expliqué que j’ai lu la traduction française de cet ouvrage et que j’ai consacré de nombreux articles à son auteur.  J’ai ajouté que j’ai visité, par le passé, la Sicile et le lieu où cet ouvrage avait été présenté au roi Roger II de Sicile, en 1154.
A un moment, M. H. Stephen, se posa la question de savoir pourquoi cet ouvrage était illustré par 70 cartes géographiques de différentes parties du monde. J’ai expliqué que l’auteur avait fait un quadrillage sur la carte du monde de son époque. Il a tracé des lignes horizontales qui séparent 7  zones appelées climats, en partant de l’équateur vers le nord et des lignes verticales qui séparent des sections, d’Ouest en Est. Le résultat est donc un tableau de 70 cellules, repérées chacune par son climat et sa section. Chaque cellule correspond à une carte géographique qui illustre cet ouvrage. Sur ce, M. H. Stephen me dit de venir le lendemain à 2.00pm. « I will show you the book », me dit-il.
Le lendemain, M. H. Stephen nous attendait, ma femme et moi, avec deux badges d’identification. Nous avons traversé plusieurs portiques de sécurité. Ensuite, nous avons attendu quelques minutes dans une pièce sécurisée, avant que M. H. Stephen ne vienne poser sur la table l’ouvrage que j’ai rêvé de voir de près.  Le livre est posé délicatement devant moi, de manière à être feuilleté et lu de droite à gauche, car il est rédigé en arabe. Quand on a vu que je prenais des notes avec un stylo, on m’a tendu un crayon et prié de l’utiliser. Une précaution pour éviter toute rature ou tache accidentelle sur une page du livre ! Seules deux copies de ce livre ont survécu: celle qui est devant moi date de 1553, l'autre est conservée à la Bibliothèque nationale de France, à Paris.
Livre des Trésors de Bodleian, dont l'ouvrage d'Al-Idrissi
Le livre qui est posé devant moi a été écrit par un Marocain, le plus grand géographe et cartographe du monde médiéval musulman. Il s’agit de Mohammed Al-Idrissi (1100-1165). C’est lui, le premier qui a dessiné, la carte du monde sur un globe sphérique.
L’ouvrage d’Al-Idrissi  نزهة المشتاق في اختراق الآفاق    "Voyage d’un passionné pour explorer l’au-delà de l’horizon" , ou "Livre de Roger", est considéré comme un trésor dans une bibliothèque prestigieuse à Oxford en Angleterre. Comme pour les astronomes marocains, son auteur n’a aucune existence ni dans les musées au Maroc, ni dans les programmes marocains d’enseignement primaire, secondaire ou supérieur. Jamais un documentaire marocain n’en a parlé à la télévision marocaine!
Tout autre pays qui aurait eu un géographe de cette envergure dans son histoire, aurait mis (au moins!) cette carte de 1154, écrite en arabe, dans ses manuels scolaires de géographie, pour faire réfléchir ses élèves, ses étudiants et sa jeunesse.  Au Maroc, malheureusement...


BRÈVE RENCONTRE AVEC LES SAVANTS MAROCAINS D’OXFORD

Avant de quitter Oxford,  je suis encore allé au MHS pour admirer, encore une fois, les instruments scientifiques laissés par nos savants, certains datent d’il y a presque mille ans !
Au MHS, en descendant un escalier, j’aperçois une pièce, à l’écart du circuit des visiteurs. Il n’y a pas vraiment de porte et un léger brouillard en cache l’intérieur. A l’approche de cette pièce, un doux parfum de fleur d’oranger vient exciter encore plus ma curiosité. Je traverse cette cloison de brouillard et me trouve, tout d’un coup, dans une sorte de salle de réunion. Autour d’une table ronde, il y avait six personnes qui portaient des habits marocains du moyen âge. Tous ont de beaux turbans bien noués sur la tête, avec un pan qui descendait sur l’épaule. Leur barbe bien coupée et quelques uns ont du kohl aux yeux. Les cartons posés sur la table portent le nom des savants marocains qui ont leur astrolabe exposé à l’étage au dessus. 
Celui qui a l’air de présider cette réunion est 'Ali Ibn Ibrahim Al-Harrar. Probablement que sa fonction de mouwaqit et mouaddine à Taza au 14 ème siècle lui donne une certaine facilité d’élocution. La discussion s’engage alors et c’est Al-Harrar qui s'adresse à moi :

 -  Marhabane, Ya ‘Abdoulmalik ! Avance donc et prends place. C’est toi le Marocain qui est venu nous voir à Oxford ?
Oui Maître, c’est moi. (Je dois dire que, sur le coup, je me suis senti un peu ridicule avec ma casquette irlandaise).
Alors, que nous apportes-tu comme nouvelles du pays ?
-Il a bien plu cette année au Maroc.
- La pluie. Nous avions les mêmes préoccupations, de notre temps. Et quoi encore ?
-On est en train de vivre une situation de boycott de certains produits. Les gouvernants sont insensibles à la détresse des gens. Ils n’apportent aucune solution concrète aux revendications de la population et passent leur temps à dire que ce boycott est négatif pour le pays.
Tous autour de la table se tournent alors vers Al-Harrar. Ils avaient l’air d’avoir débattu de ces questions et étaient d’accord avec ce que  leur porte-parole allait dire.
- Ce n'est pas raisonnable! dit-il. Les savants marocains, astronomes, mathématiciens, géographes philosophes et médecins sont l’objet d’un boycott implacable, depuis des lustres, dans les musées marocains et dans les programmes d’enseignement au Maroc et ce gouvernement ne se pose pas la question de savoir s’il n’y a pas d’impact négatif. Si le boycott justifié, par la population, des produits d'une société privée provoque un impact négatif, que faut-il dire alors du boycott de la partie noble de l'Histoire de tout un pays, par ceux-là mêmes qui le gouvernent? Dis-nous toi, comment notre pays peut-il progresser si sa population est coupée, VOLONTAIREMENT, de sa propre histoire ? Et que cette histoire est honorée à l'étranger et occultée au Maroc.
- Je suis entièrement d’accord avec vous, Maître. J’essaie de dénoncer cette situation absolument indigne de notre pays. 
-   -Ya  ’Abdoulmalik ! Nous n’avons plus rien à prouver. Tu l’as vu de tes propres yeux ; les instruments scientifiques que nous avons fabriqués, certains datent de mille ans, sont exposés dans le temple mondial de l’histoire des sciences, ici à Oxford. Nous brandissons vigoureusement et avec fierté l'étendard marocain à côté de nos astrolabes pour mettre le Maroc avec les meilleurs. Pendant ce temps, notre pays nous tourne le dos, c’est un véritable reniement النكر .  Nous sommes indignés!  حسبنا الله و نعم الوكيل
     - C'est un véritable gâchis.
      Bon, conclut Al-Harrar, le sujet est vaste et nous avons tant de choses à te dire. Nous "vivons" ici, mais nous voulons encore être utiles à notre pays. Nous avons conscience que la raison finira par triompher. Notre pays ne va pas nous abandonner pour l'éternité et nous, de notre côté, nous n'avons jamais abandonné notre pays. C'est gravé sur nos astrolabes. Avec l’accord de mes compagnons, nous te proposons de revenir nous voir ici, pour en parler,  à la fin de ton séjour à Oxford. Nous demanderons à Mohammed Al-Idrissi de se joindre à nous. Il est dans la Bodleian Library voisine. 
      - Je suis ému, Maîtres, par votre accueil. C’est un honneur et une grande fierté pour moi de vous avoir rencontré. Je reviendrai volontiers vous voir avant de quitter cette belle ville d'Oxford qui conserve pour nous tant de trésors du Maroc, trésors  dont vous êtes les authentiques créateurs. 
                                             
Devant le MHS entre à gauche Dr Silke Ackerman Director  et Dr Lee Macdonald Research Facilitator
    
   Site du Museum of the History of Science: http://www.mhs.ox.ac.uk/

   Pour en savoir plus, voir collections et database search
   
  Je tiens à remercier, pour leur accueil, Dr S. Ackerman et Dr L. Macdonald du Museum of the History of Science ainsi que Dr G. Evison et Dr H. Stephen de Bodleian Library.

    Abdelmalek Terkemani

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