jeudi 8 juin 2017

LE SOUVENIR D'ABDERRAHMAN 1er EN ESPAGNE. UN PAS EN AVANT, DEUX PAS EN ARRIÈRE.



APRES 1250 ANS, UNE STATUE AVEC UN MESSAGE AMBIGU !


Abderrahman I, fondateur d'Al-Andalous



Un voyageur qui porte un intérêt à l’Histoire d'Al-Andalous, Espagne musulmane, et qui visiterait le sud de l’Espagne en 2014, ferait une découverte inattendue et bien surprenante : en effet, s’il visite  Almuñécar, ville très touristique de la « Costa tropical », à 70  kilomètres  à l’est de Malaga, il va tomber nez à nez avec le « Monumento Abderrahman I » qui tranche vraiment avec le paysage environnant. Il s’agit d’une statue en bronze représentant Abderrahman 1er, assez imposante, haute de quelques cinq mètres et en bordure de la Méditerranée.  


Lieux de débarquement de Tarik Ibn Ziad (711) et d'Abderrahman I (755)


Ce monument a été érigé en 2005 par le "Ayuntamiento",  mairie  d’Almuñécar, en commémoration  du débarquement d’Abderrahman I en 755, à cet endroit. Pour un visiteur marocain (qui se souvient d'avoir visité cette ville en 1967 et n'avoir pas vu de statue d'Abderrahman I à ce même endroit), la surprise est totale, car il n’est pas courant que les figures historiques arabes ou berbères d’Al-Andalous trouvent une quelconque reconnaissance de leur œuvre passée  en Espagne, depuis la Reconquista.
Tous les monuments et les vestiges de l’époque musulmane sont largement exploités par l’Espagne sans que ceux qui les avaient édifiés soient cités et trouvent grâce aux yeux de certains Espagnols. Au contraire, des événements que l’on fait passer pour des « traditions » comme les  fêtes « Moros y Cristianos », organisées dans de nombreuses régions, celle de Valence en particulier, chaque année et depuis des siècles, sont des rassemblements où le souvenir des Maures est sali en public : des défilés insultants et grotesques, se déroulent chaque année non loin de villes et de monuments édifiés par ces mêmes Maures. Ces spectacles se terminent, en général en apothéose, par des jeters du haut des remparts d’effigies enturbannées en feu… De surcroît, la plupart de ces monuments arabes  à Grenade, Séville, Cordoue, Elche, Tolède, Valence, Cáceres, Saragosse etc. ont été déclarés "Patrimoine Mondial" de l’UNESCO et viennent en tête des lieux visités par les touristes en Espagne.

Abderrahman Ibn Mou'awya, dernier prince omeyyade de Damas, de moins de vingt ans, avait échappé miraculeusement à la traque organisée par les Abbassides, en lutte pour le pouvoir en Orient contre sa famille, les Omeyyades. Après avoir erré cinq années durant à travers l’Afrique du Nord, sans cesse menacé des pires dangers, mais s’appuyant avec habileté sur son clan maternel berbère (Nafzaoua ou Nafza) du Maroc,  il débarqua à Almuñécar en provenance du nord du Maroc, le 15 aout 755 (il y a encore des traces de son passage dans le Castillo qui domine la ville). Grâce à son courage et à son intelligence hors normes, il se hissa, en 756, au rang de souverain d’Al-Andalous. Lui et ses successeurs vont prolonger de quelques siècles en Europe, l’existence de la dynastie Omeyade, éteinte en Orient !
Au cours des trente-trois années de son règne (755-788), Abderrahman ad-Dakhil jette les fondements de l’Etat le plus brillant que le Moyen Age en Europe ait connu. Sous son Emirat, Cordoue devient, au même titre que Byzance et Alexandrie un des phares de la civilisation universelle. Pour la première fois dans l’histoire, l’Espagne qui n’existait pas auparavant en tant qu’Etat, allait obéir à la même Autorité, dans le cadre d’un Etat puissant et structuré, de Gibraltar aux Pyrénées  et de Lisbonne à Valence.
Son Emirat est marqué par une grande tolérance religieuse et la protection des minorités, toutes valeurs bien rarissimes au 8ème siècle, en Europe. La mosquée de Cordoue dont il a lancé les travaux et qui est parvenue jusqu’à nous dans toute sa splendeur, a été  déclarée "Patrimoine Mondial" de l'UNESCO.

Cette statue est donc bien étonnante, même si elle vient commémorer un événement qui a eu lieu il y a ...1250 ans, mais il vaut mieux tard que jamais. Serait-ce donc l’intégration de l’Espagne à l’Europe, la fin de la dictature franquiste dans ce pays ou un simple examen de conscience ? On se prend à rêver que, peut-être oui peut-être, l’Espagne commence à vaincre ses démons et ses complexes quant à sa propre histoire musulmane qui a duré huit siècles, soit à peu près le temps qui nous sépare nous-mêmes aujourd’hui des Almohades !!


LE CHEF D’UN ÉTAT PEUT-IL DÉCLARER QU’IL EST ÉTRANGER A L’ÉTAT QU’IL VIENT DE FONDER ?


Statue d'Abderrahman I et plaque en contrebas    Photo Terkemani

 La vue de cette statue qui trône dans la rue la plus fréquentée d’Almuñecar, en bordure de mer ne laisse pas indifférent car on pense qu’une certaine justice va être rendue, enfin,  à la Communauté morisque qui, après neuf siècles d’existence en Espagne (711-1609), avait subi l’une des plus anciennes et des plus massives épurations ethniques  de toute l’Histoire, avec l’expulsion des Morisques en 1609.
Pendant que l’on admire cette statue, avec un sentiment de fierté, il faut bien le dire, le regard est attiré par une plaque scellée plus en bas avec un texte gravé dessus. La lecture de ce seul texte, supposé présenter le personnage statufié met,  brutalement, un terme à toutes ces belles réflexions. Car,  ce qui est écrit tranche franchement avec la force et la détermination qui devraient se dégager de cette statue, et n’a rien à voir avec le contexte.
Plaque en contrebas de la statue d'Abderrahman I       Photo Terkemani


 On suspecte une manipulation, ou pour dire les choses autrement une  "peau de banane". Voici ce texte :

¡ OH PALMERA !
TU ERES COMO YO
EXTRANJERA EN OCCIDENTE
ALEJADA DE TU PATRIA

                   ABDERRAHMAN   I

Ce qui donne en français :

Ô PALMIER !                                     
TU ES COMME MOI,                          
ETRANGER EN OCCIDENT              
LOIN DE TA PATRIE                           
                 
               ABDERRAHMAN 1er                               

Visiblement, on a voulu reproduire sur cette plaque des vers d’Abderrahman I, souverain et poète à ses heures, mais ni les mots, ni le lieu ni les dates, ni le contexte ne correspondent !
Il faut dire qu'avant de représenter l’espace paradisiaque que nous connaissons, Al-Andalous avait été perçu par les premiers Omeyades comme une terre d’exil, un lieu cristallisant regrets et nostalgies.   
Plus de trente ans après le débarquement d’Almuñécar, l’Emir Abderrahman,  alors souverain d’Al-Andalous, planta dans son palais d’Ar-Roussafa aux environs de Cordoue, en terre andalouse, le premier palmier qui fut ainsi l’ancêtre de tous les palmiers d’Europe. Il exhale sa nostalgie dans ce poème mélancolique :

                                 De même que tu es, Ô bel arbre !
                                 Éloigné de tes frères,
                                 Un vaste espace me sépare
                                 De ma tribu, de mes amis.

Extrait du livre de Sigrid Hunke « Le soleil d’Allah brille sur l’Occident », page 314.

Alors, ce qui est nostalgie et mélancolie dans un poème intime  devient  sur la plaque sous une statue publique, « je suis étranger en Occident et loin de ma patrie »!. Un visiteur étranger non averti, ne retiendrait que ce dernier sens ; Il se poserait légitimement la question de savoir alors pourquoi cette statue est-elle érigée. Et surtout, quel est vraiment le mérite du personnage représenté qui lui vaut d’être statufié, ou est-ce seulement pour nous dire qu’il est… étranger et loin de sa patrie ? Ce visiteur ne se douterait pas qu’il s’agit bien du plus grand souverain que l’Espagne ait connu.
Ceux qui ont conçu le projet d’adjoindre cette plaque au pied de cette statue, avec des mots volontairement choisis, ont voulu présenter un conquérant illustre de l’An 755, fondateur d’al-Andalous, comme s’il venait de débarquer d’une patéra en 2014. Ne s’étaient-ils pas posés la question élémentaire suivante ? : Est-il possible que le Chef d’un Etat déclare qu’il est étranger à l’Etat qu’il vient de fonder ?

Assurément, cette histoire de palmier n’est qu’un prétexte ; l’intention première était de présenter Abderrahman I, fondateur d’Al-Andalous, comme un étranger, au lieu de dire, succinctement, ce que son génie et celui de ses successeurs ont apporté à l’Etat qu’il venait de fonder, c'est-à-dire l’Espagne et le Portugal réunis, et pendant des siècles. Pour preuve, les 70 millions de touristes en Espagne dont la plupart viennent chaque année admirer ce que lui et ses successeurs ont édifié.
C’est une telle attitude machiavélique qui avait fourni aux ancêtres de Franco et d’Aznar un argument pour expulser les Morisques en 1609 : « Le plus illustre parmi vous déclarait bien qu’il était étranger.... », devait-on leur dire. En feignant d’ignorer que si lui, Abderrahman, était né à Damas, ceux  qu’on a expulsés en 1609, étaient bien des Espagnols et avaient leurs ancêtres nés en Espagne, en remontant à plus de vingt générations…

UN PAS EN AVANT, DEUX PAS EN ARRIÈRE

Il s’est passé des choses dans les dernières décennies en Espagne. On peut certainement approfondir les analyses, mais si je me fie à ce que je connais et que j’observe depuis presque 60 ans que je voyage dans ce pays, on peut parler de  bouleversements dans certaines mentalités. Depuis 1492 et jusqu’à l’ère franquiste récente, les monuments de l’Espagne musulmane étaient vus, en général, comme un héritage d’une époque révolue sur laquelle il était inutile de revenir et de s’attarder. Et si en Espagne, les monuments, les villes, les traditions, les livres musulmans et la langue arabe  sont là bien visibles et audible, on ne parlait jamais ou alors le moins possible, des figures éminentes musulmanes et juives de cette époque. Et, à plus forte raison, on ne leur faisait pas des statues…

Et voila que Franco meurt en 1975. Toutes les rues, les avenues, les places dans les moindres petites villes espagnoles portant son nom, ont été débaptisées. Toutes les belles  statues équestres avec des inscriptions qui cachent de grandes tueries tant au Maroc qu’en Espagne : « Generalisimo Francisco Franco El Caudillo. Por la Gloria de Dios », ont été déboulonnées, sous les cris de joie du peuple espagnol.


Dernière statue de Franco déboulonnée à Santander en 2008

Et miracle des miracles, presqu'en même temps que ces statues de Franco (présent dans la guerre du Rif) étaient démontées, de nouvelles statues de figures d’Al-Andalous, avec des turbans et des gandouras, remontant à de nombreux siècles, étaient édifiées : Al-Hakam II, Ibn Rochd et Maïmonide à Cordoue, Al Mansour à Calatañazor (قلعة النسور), Al-Idrissi à Sebta, Abderrahman I à Almuñécar. Ce dernier ayant eu un traitement spécial...
Il faut dire qu’après  la disparition de Franco, l’Espagne voulait effacer l’image qui lui colle à la peau et qu’elle traîne, depuis des siècles, comme un boulet en  Europe (à laquelle elle demandait à adhérer) et dans le reste du monde : celle d’un pays qui avait dépouillé de leurs biens, de leurs âmes et de leurs corps les membres des communautés espagnoles de sa propre population, musulmane et juive, avant d’en expulser, dans des conditions inhumaines, les survivants. 
Il y a, de temps à autre, quelques tentatives timides pour que l’Espagne se réconcilie avec son histoire musulmane, malheureusement, et c’est toujours le cas, les réflexes et les raidissements, hérités du Moyen Age, reprennent rapidement le dessus. Le projet d’ériger une statue pour Abderrahman I, premier souverain d’Espagne, était peut-être une forme de demande de pardon, mais voila qu'une voix s'était élevée pour dire : il faut écrire que c’est un étranger et donc un envahisseur ! Cela revient à faire, comme a dit quelqu’un, un pas en avant et deux pas en arrière.
De même, l’année 2009 avait été marquée par le 400ème anniversaire de la honteuse expulsion des Morisques d’Espagne de 1609. A cette occasion, des colloques ont été organisés pour rappeler ces faits et leurs conséquences, au Maroc, en Algérie, en Tunisie et en Espagne.
En particulier, un député du PSOE de Grenade, M. José Antonio Pérez Tapias, avait déposé une proposition* au Congrès à Madrid en vue d’une « Reconnaissance par l’Espagne de l’injustice faite aux Morisques » par leur brutale expulsion en 1609, ainsi qu’une compensation à leurs descendants. Les discussions ont été très houleuses au Congrès espagnol, avec une opposition absolue du PP d’Aznar à toute proposition de ce genre. Mais voila que ce même PP de Rajoy, une fois au pouvoir, va présenter une loi qu’il fait adopter par les Cortès, en 2015. Cette loi autorise les SEULS Séfarades, à postuler pour la nationalité espagnole. Sans le moindre mot pour la Communauté morisque! (entre 500.000 et 1.000.000 expulsés).

Les Communautés musulmane et juive en Espagne avaient subi les mêmes crimes, les mêmes jugements iniques des tribunaux de l’Inquisition, les mêmes conversions forcées, les mêmes dépouillements et les mêmes expulsions de masse. Pourquoi alors l’Espagne qui, dit-elle, veut se réconcilier avec son passé, fait-elle subir à la Communauté Morisque, au 21ème siècle, des discriminations qui viennent s’ajouter aux crimes déjà subis par ses ancêtres des siècles passés. Un pas en avant, deux pas en arrière ?
 Les commémorations du 400ème anniversaire de l’expulsion des Morisques en 1609 ont débouché sur une loi espagnole permettant la naturalisation des descendants des Séfarades expulsés en 1492. Depuis, les propositions de loi prônant le droit de mémoire, la justice et la réconciliation ont été rangées dans les tiroirs parlementaires. La Communauté Morisque ne va pas attendre la commémoration de l’an 2109 ou encore celle de l’an 2609 du millénaire, pour... « la reconnaissance par l’Etat espagnol de l’injustice faite aux Morisques».

La Communauté Morisque au Maroc, pour sa part, reste entièrement mobilisée, avec fermeté et dans la dignité, avec le soutien de toutes les parties éprises de paix et de justice, pour faire valoir et aboutir ses droits légitimes de mémoire et à la  réhabilitation.


Abdelmalek Terkemani



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