jeudi 24 septembre 2015

EXPOSITION "LE MAROC MÉDIÉVAL". Ma discussion avec le Louvre à propos de l'absence des savants marocains dans cette exposition.

Cette exposition a eu lieu au Louvre à Paris et ensuite à Rabat. Pour toute la durée de l'exposition à Rabat, du 3 mars au 1 septembre 2015, des astrolabes fabriqués par des savants marocains, certains en 1208 ont été présentés dans des vitrines sans indication du nom du savant marocain auteur de l'oeuvre, sur les cartels de présentation. On a donc voulu présenter  une période glorieuse de l'histoire du Maroc mais sans jamais en citer les Hommes de science. C'est tout simplement ahurissant !! Cette histoire doit bien cacher quelque chose...  

Après avoir cherché à saisir, pendant de longs mois, les responsables au Maroc, sans succès, j'ai tenté un contact avec le Louvre. Ce dernier avait désigné Mme Yannick Lintz, Commissaire des expositions à Paris et à Rabat.   Voici le début de cette discussion, toujours en cours , je l'espère...  

 Astrolabe d'Abû Bakr Ibn Yûsuf de Toulouse: Exposé à Rabat sans le nom de l'astronome marocain.
On se pose souvent la question: Pourquoi les savants marocains sont-ils inconnus au Maroc? Dans la discussion qui suit, vous allez le savoir. Le Louvre parle ici en tant qu'organisateur et conseiller pour le "Maroc Médiéval" Il parle aussi au nom des ministres et des organisateurs qu'il a conseillés.

Abdelmalek Terkemani

30/08/2015  18:10
Au musée du Louvre,

Bonjour,


Je voudrais attirer votre attention sur un “oubli” survenu dans l’Exposition “Le Maroc médiéval: un empire de l’Afrique à l’Espagne” que le Louvre organise avec le Maroc à Rabat. Dans cet évènement Mme Yannick Lintz est Commissaire de l’Exposition, désignée par le Louvre.
Dans une vitrine “scientifique”, des astrolabes sont exposés sans le nom de leur fabricant. En particulier, l’astrolabe fabriqué par Abû Bakr Ibn Yûsuf prêté à cette exposition par le musée Paul-Dupuy de Toulouse est exposé de manière anonyme alors que quand il est exposé en Europe le nom de l’astrolabiste est précisé sur l’écriteau de présentation. De plus, le nom de ce savant marocain est bien indiqué dans votre catalogue de cette exposition et enfin, son nom est gravé, en langue arabe, au dos de l’astrolabe et non visible par les visiteurs.
Je voudrais savoir si vous êtes au courant de cet “oubli”, tout à fait volontaire à mon sens et qui a aussi une signification?
Je voudrais vous informer que je m’intéresse à ce savant et à l’astronomie arabe depuis de très nombreuses années. Vous pouvez consulter quelques-uns de mes articles, en particulier sur l’Exposition “Le Maroc médiéval: un empire de l’Afrique à l’Espagne” dans mon blog: www.marocitineraires.blogspot.com .
J’ai écrit de nombreux articles dans la presse marocaine et donné de nombreuses conférences sur Abû Bakr Ibn Yûsuf. Une des questions qui reviennent le plus souvent est : Le Louvre co-organisateur de cette exposition a-t-il donné son aval pour que l’on fasse disparaître le nom des savants marocains fabricants d’astrolabes sous l’ère almohade?
J’ai déjà discuté avec le conservateur du musée Paul-Dupuy à Toulouse de cet “oubli”, et je lui ai donné mon avis qui est largement argumenté dans le blog ci-dessus. Vous le comprendrez aisément: Si l’on fait disparaitre dans les musées le nom des savants d’un pays, que reste-t-il de l’histoire de ce pays?
Je vous remercie à l’avance pour votre réponse.
Abdelmalek Terkemani

Grande Galerie, le Journal du Louvre
31/08/2015 14:12
Grande Galerie, le Journal du Louvre

Bonjour Monsieur,

Nous avons bien reçu votre message et l’avons transmis aux personnes concernées.
Il n’y a pas volonté préméditée de vouloir cacher un nom d’un savant almohade. Nous aurions même adoré montrer la signature sur l’astrolabe, mais la présentation d’un astrolabe est toujours compliquée. En l’occurrence, l’inscription de Abû Bakr Ibn Yûsuf se trouve au dos de la mère de l’astrolabe, et cela ne nous semblait pas opportun de montrer le dos. Mais nous donnons l’information scientifique dans le catalogue, ce qui montre que nous somme dans la logique d’être dans la rigueur scientifique.
Quant au cartel dans l’exposition, il s’agit d’un oubli malencontreux à l’exposition de Rabat, preuve en est de l’intérêt du Louvre pour les savants marocains par les détails donnés dans le catalogue de l’exposition.
Merci d’avoir partagé avec nous votre passion pour Abû Bakr Ibn Yûsuf,
Bien cordialement,
Musée du Louvre

Abdelmalek Terkemani
8/09/2015    12:06 ·

A la direction du musée du Louvre de Paris,
Objet : ‘’Le Maroc médiéval’’

Bonjour Messieurs,

Je vous remercie pour votre réponse et pour vos gentils mots à mon adresse. En même temps, je ne voudrais pas vous laisser le moindre doute sur mon sentiment quant à vos explications sur l’absence des noms de savants marocains devant leur astrolabe, dans « Le Maroc médiéval ». Votre argumentation est absolument IRRECEVABLE.
Vous dites d’abord que « vous auriez adoré faire… », mais le visiteur ne retient que ce qui est exposé et ce qu’il a vu : trois astrolabes exposés dans des vitrines ‘’scientifiques’’ séparées avec des cartels où il manque, à chaque fois, le nom de l’astrolabiste/astronome marocain auteur de l’œuvre.
Je ne dis pas que cette exposition aurait dû être faite d’une autre manière, mais j’ai demandé pourquoi on a effacé le nom des savants marocains ici à Rabat au Maroc, et pourquoi ces noms réapparaissent, par magie, quand ces astrolabes sont exposés à l’étranger, par exemple dans le musée du Louvre à Paris ou dans le musée Paul-Dupuy à Toulouse. Je vous ai dit que, pour moi, c’est une volonté délibérée de cacher aux Marocains le nom de leurs Hommes de science. Et je n’ai pas changé d’avis, après votre réponse.
On le voit clairement dans l’exposition, « Le Maroc médiéval» : on a voulu, comme d’habitude, montrer un pays plutôt pittoresque qui n’a jamais rien à offrir dans les disciplines scientifiques, et notamment dans l’astronomie. Les savants marocains de l’époque médiévale y sont totalement ignorés. Oui, ces savants, astronomes, mathématiciens, médecins, géographes, chimistes, ingénieurs agricoles, architectes et vétérinaires qui se déplaçaient entre Marrakech et Fès d’une part, Séville et Cordoue d’autre part, en portant les mêmes valeurs scientifiques. Ces savants qui étaient souvent des précurseurs dans leur domaine scientifique respectif.
Nous avons bien au Maroc des hôpitaux Ibn Rochd (Averroès), des cliniques Ibn Zohr, des lycées /collèges Al Banna, des Universités Ibn Tofaïl ou Cadi Ayyad, des quartiers ou des rues Al-Idrissi. Le visiteur de l’exposition ‘’le Maroc médiéval’’ ne voit rien qui puisse lui rappeler cet Age d’or de l’époque médiévale, laquelle incluait aussi al-Andalous, comme le dit le titre de l’exposition. Alors à quoi peut bien servir cette exposition si elle ne parle pas aussi de l’apport de ces savants marocains de l’époque médiévale? Ces savants qui ont été les phares de la civilisation marocaine, n’ont pas trouvé place dans votre exposition et ce trésor civilisationnel y est totalement ignoré. Les seuls astronomes dont vous avez exposé des astrolabes, ont eu leur nom effacé !!
En réponse, vous concédez : C’est un oubli malencontreux. Mais alors, il s’agit de trois « oublis malencontreux». Un pour Abû Bakr Ibn Yûsuf, un autre pour Mohamed Ibn al Fattouh al-khama’iri, dans la même vitrine et un pour Mohamed Ibn ‘Umar Ibn Ja’far al-Karmani, dans une autre vitrine. Ces oublis ont duré du 3 mars au 1er septembre 2015; six longs mois pendant lesquels personne parmi votre personnel du Louvre affecté à cette exposition, personne parmi les experts qui ont contribué à la confection de votre catalogue, personne parmi les responsables marocains que vous conseillez, personne de la Fondation nationale des musées du Maroc, aucun ministre marocain, vraiment personne ne vous a dit que cela ne se fait pas d’exposer des œuvres d’astronomes marocains en cachant leur nom, et cela à Rabat, au Maroc, dans leur propre pays ?
Durant vos ‘’oublis malencontreux’’, j’ai écrit pour attirer l’attention sur ce scandale à trois ministres marocains « concernés » dont je tairai le nom, par pitié. J’ai saisi la Fondation nationale des musées, votre partenaire, j’ai écrit de très nombreux articles pour dénoncer ce scandale. Ces articles ont été publiés dans la presse nationale marocaine et repris par plusieurs sites avec un total de 100.000 lecteurs environ. J’ai donné des conférences dans des lycées, Ecole d’Ingénieurs et centre culturel pour parler de l’histoire des sciences marocaines et dire avec quel mépris et quelle indifférence, elle a été traitée dans cette exposition à Rabat. J’ai guidé des groupes dans le musée à Rabat et bien noté leur sentiment de frustration et d’indignation, devant ces vitrines avec des cartels sans nom. Tous ces articles et toutes ces visites, dont vous noterez les dates, sont visibles sur les blogs suivants:  www.marocitineraires.blogspot.com  
Sur l’histoire des sciences au Maroc
www.astrokech.blogspot.com : Astronomie à Marrakech
Je n’ai pas eu de réaction officielle à mes articles, en dehors de l’adhésion de mes lecteurs.
Quand vous épuisez l’argument « oubli malencontreux», vous prenez un peu plus de garantie et d’assurance en ajoutant « tous ces détails sont donnés dans notre catalogue », d’où notre bonne foi. En fait, vous compliquez votre cas et vous semez le doute.
Parlons du catalogue. Ce document, très instructif par ailleurs, a coûté 500 dirhams à Paris, mais était vendu environ 800 dirhams au musée de Rabat. Il pèse aussi 3 kilos. Dans le meilleur des cas, pour 100 visiteurs, il y a environ 5 catalogues vendus. Mettons qu’à Rabat, il y a eu 2 à 3 vendus pour 100 visiteurs. Ces 2 à 3 personnes vont voir le nom des savants marocains facteurs d’astrolabes, mais pas les autres. Et que proposez-vous pour les 97 autres visiteurs sur 100 qui vont quitter le musée sans jamais connaître le nom d’un savant astronome marocain? Rien. Quel gâchis ! Ou alors le visiteur marocain doit-il payer 800 Dhs pour connaître le nom de ses savants ?
Vous parlez de rigueur scientifique dans votre message, mais où se trouve cette rigueur quand vous présentez 300 objets à Paris et seulement 220 à Rabat, sans aucune explication ? 80 objets (de quoi faire une autre exposition) ont été soustraits au regard du public marocain sans savoir pourquoi c’est tel ou tel objet qui mérite d’être exposé à Paris plutôt qu’à Rabat. De quelle rigueur scientifique s’agit-il quand vous insinuez que les visiteurs marocains, pour être bien informés, n’ont qu’à acheter votre catalogue ? Je vois que quand vous intervenez dans des pays « exotiques », vous avancez des arguments de ce genre et je suis sûr qu’en France vous éviterez soigneusement ce type d’argument, pour ne pas attirer la foudre du public international. Ici, il n’y a pas de comptes à rendre ; il y a donc deux rigueurs scientifiques et c’est selon.
Alors, voyez où nous en sommes : L’exposition « Le Maroc médiéval » a coûté plusieurs dizaines de millions d’euros au Maroc,  et cela fait une montagne en dirhams. Et malgré cette montagne d’argent, on n’est pas arrivé à écrire simplement le nom des savants astronomes marocains à côté de leur œuvre exposée !!
Pour être tout à fait honnête avec vous, nous sommes nombreux ici au Maroc à avoir espéré que cette exposition, avec votre prestige et votre notoriété dans le monde, allait inaugurer une ère de transparence dans la présentation de l’histoire et du patrimoine marocains au public marocain. Ce dernier est bien avide d’en savoir plus sur les monuments et les objets historiques qui l’entourent. Et patatras ! Dans cette exposition, vous effacez carrément les noms des quelques rares astronomes marocains dont les astrolabes fabriqués, il y a 800 ans, sont arrivés jusqu’à nous. Et vous me dites que c’est un oubli malencontreux ! Vous n’avez pas fait autre chose, avec cet ’’oubli’’, que respecter la curieuse tradition suivie, ici, de ‘’retouches’’ de l’histoire du Maroc, pour ne pas dire plus. Alors comprenez notre frustration et notre indignation.
Comme vous le voyez, le préjudice provoqué, aussi bien moral que matériel, est considérable et je ne vois pas comment vous allez, vous et les responsables marocains que vous conseillez, le réparer. Si vous comptez le réparer. Pour moi, le public marocain qui vous a fait confiance en visitant l’exposition, a le droit d’être tenu au courant de toutes ces défaillances et de ces ‘’oublis’’. Par respect pour lui, des excuses devraient être présentées. Je sais, ce n’est pas la norme ici, mais il me semble bien que si des défaillances aussi choquantes étaient survenues avec un musée également prestigieux, comme le British Museum (où l’entrée est gratuite pour les visiteurs), ce dernier aurait donné des explications plus convaincantes et présenté des excuses au public marocain. Au moins.
Je vous prie de transmettre ce message aux personnes concernées et de me tenir au courant de leur réaction.
Bien cordialement

Abdelmalek Terkemani, Chercheur et expert international

Nota : je joins ici la photo du dos de l’astrolabe d’Abû Bakr de Toulouse. Elle est extraite du livre de Raymond d’Hollander : ‘’L’astrolabe, histoire, théorie et pratique’’. On peut deviner la fameuse phrase gravée par Abû Bakr au dos de tous ses astrolabes :
صنعه ابو بكر بن يوسف بمدينة مراكش عمرها الله سنة خج
Fait par Abû Bakr Ibn Yûsuf dans la ville de Marrakech que Dieu la rende prospère. Année 613 (Hégire)

 



Note: Cette discussion a eu lieu, il y a un an environ. Je n'ai pas encore vu une tentative du Louvre et des organisateurs du "Maroc Médiéval" pour s'expliquer sur "l'oubli malencontreux" des noms des savants marocains à Rabat.

On peut laisser des commentaires dans la page facebook  Maroc histoire et culture.

4 commentaires:

  1. c est a nous de prendre les choses en mains , par leurs conseils en a rate plusieurs choses exemple l organisation de la coupe d Afrique, ils nous ont pris la sélection des graines de 6 siecls que nos agriculteurs sélectionner a la main changer les gènes de nos bêtes en n attend rien de ceux qui ont change les noms de nos savants en noms grec

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    1. J'apprécie énormément ce commentaire. Il m'a l'air de venir du fonds du cœur. En quelques mots, tout est dit sur des sujets dont on parle rarement. Je ne peux que redire et partager avec vous, ce que vous avez écrit: C'est à nous de prendre les choses en mains.

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  2. C triste , il parait que certains marocains ont du mal a respecter notre patrimoine car tout simplement ils ont choisi de ne pas le valoriser.C une pure schizophrenie d'improvisation et pretention.

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