vendredi 1 janvier 2016

AL-IDRISSI (1100 -1165) GÉOGRAPHE ET CARTOGRAPHE MAROCAIN, A LA CROISÉE DES CHEMINS


Avant de parler d'Al-Idrissi, un grand géographe marocain et certainement le plus grand cartographe  de l'époque médiévale, il faudrait d'abord réparer une injustice à son égard. Al-Idrissi est très peu ou pas connu dans son propre pays, le Maroc, comme c'est le cas d'ailleurs des autres savants marocains de l'époque médiévale. En plus d'être ignoré par les départements ministériels de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur de la Culture et des Musées, censés faire connaitre et protéger le patrimoine scientifique marocain, il a été victime de certains biographes, de son époque, qui lui auraient fait le reproche d'avoir réalisé l'essentiel de ses travaux en "pays étranger", en Sicile exactement. Ce type de reproche, digne du Moyen Âge, dans les deux sens du terme, n'a plus cours de nos jours, quand on sait que des millions de Marocains travaillent et résident à l'étranger.
 Pourtant Al-Idrissi continue d'être étudié dans les grandes universités européennes et d'avoir des copies de ses ouvrages conservées dans les bibliothèques mondiales les plus  prestigieuses comme la Bodleian Library à Oxford ou la Bibliothèque nationale de France à Paris. Des hommages à l'adresse de notre savant sont  rendus, de temps à autre à travers le monde, sous forme de documentaire, de livre ou de monument érigé en son souvenir.. Citons, en particulier, celui fait avec beaucoup  d'amitié et de fraternité par...  l'Ile Maurice en 2010. Ce pays, situé en plein océan indien, qu'il faut remercier et féliciter, a émis un timbre à  l'effigie d'Al-Idrissi et édifié un monument dans une place publique de Port Louis sous forme d'un planisphère inspiré des cartes de notre géographe. Malheureusement côté marocain, on scrute l'horizon et on ne voit rien venir qui puisse rehausser le prestige de nos savants. Le verra-t-on jamais?
Carte du monde connu par Al-Idrissi en 1154

  

RENCONTRE D'UN SAVANT MAROCAIN AVEC UN ROI NORMAND DANS UNE SICILE COSMOPOLITE


AL-IDRISSI OU CHARIF AL-IDRISSI (1100-1165)

Al-Idrissi
Son nom complet est Abu Abdallah Muhammad Ibn Muhammad Ibn Abdallah Ibn Idriss al-Qurtubi al-Hassani. Il est né à Sebta (Ceuta) ou Tétouan, dans une famille idrisside. Il fait ses études à Cordoue alors capitale d'Al-Andalous, Espagne musulmane. Ses travaux devaient alors être suffisamment connus au delà de l'empire almoravide pour que le roi Roger II de Sicile l'invite en 1138 à Palerme. Al-Idrissi va alors rester 17 ans en Sicile pour réaliser, sur la proposition de ce roi, une œuvre monumentale ,sans égale depuis de nombreux siècles, sur la géographie du monde habité au Moyen Âge :      

                        نزهة المشتاق في اختراق الآفاق
Ce titre a eu plusieurs traductions. On va en proposer une autre : Voyage d'un passionné pour explorer l'au delà des horizons. Ce livre est également connu sous le titre "Livre de Roger".


LE ROI ROGER II DE SICILE (1095-1154)

Roger II de Sicile
Roger II, roi normand, de descendance viking, instaure la tolérance qui respecte les religions présentes en Sicile: chrétienne, musulmane, juive. Les populations pratiquent librement leur culte. Les musulmans sont intégrés à la cour à Palerme où la langue arabe est parlée au même titre que le latin.
Le roi Roger II s'entoure de grands savants arabes comme Al-Idrissi. Le "Kitab Nuzhat al-mushtaq fî ikhtirâq al-âfâq" , rédigé en arabe, lui sera présenté en 1154,  juste avant sa mort. Le "Kitab" se compose de 68 cartes et d'un commentaire descriptif de ces cartes. Il s'agit ici du premier ouvrage de géographie mondiale, avec des cartes où figurent en même temps le Maroc et la Chine d'ouest en est, l'équateur et les pays scandinaves du sud au nord. Naturellement, Il n'y a pas encore de trace de l'Amérique et de l'Océanie...



LA SICILE AU 12ème SIÈCLE.  صقلية


La Sicile est située au cœur de la Méditerranée, entre le Moyen-Orient et l'Espagne, et entre l'Europe et l'Afrique. Elle a été convoitée par des peuples divers: Phéniciens, Grecs, Carthaginois, Romains, Byzantins, Arabes, Normands et Espagnols.Toutes ces civilisations ont laissé des monuments, et certaines des écrits. Au 12ème siècle , la Sicile, cosmopolite et multiculturelle  comme Al-Andalous, était un lieu de transmission du savoir entre le monde arabo-musulman et l'Europe.

SOURCES D'AL-IDRISSI 

Al-Idrissi a été un grand voyageur, depuis l'âge de 18 ans, mais n'a pas visité tous les territoires décrits dans son ouvrage. Cependant, on perçoit à travers la lecture du "Kitab"  qu'il a certainement parcouru le Maroc dans ses moindres recoins, Al-Andalous( Espagne musulmane), le royaume de Sicile qui comprenait une partie du sud de l'Italie, et le reste de  l'Italie. Ses autres sources sont:
  • Les géographes arabes qui l'ont précédé, comme Ibn Hawqal né au 10ème siècle en  Turquie actuelle.
  •  La "Géographie" de Ptolémée ( 90-168). Mais certaines données de cet ouvrage, dont il ne reste que la traduction arabe, ont été rectifiées, entre temps, par le mathématicien irakien Al-Khawarizmi (780-850) et l'astronome andalou Zarqali  (1029-1087). 
  • Les archives diplomatiques du palais à Palerme mises à la disposition d'Al-Idrissi par Roger II. Ces archives fournissent les informations géographiques et historiques sur les pays européens et les pays scandinaves.
  • Les voyageurs, les marchands et les émissaires de passage à Palerme. La situation de la Sicile, à la croisée des chemins, est une source inépuisable d'informations.  
PRÉSENTATION DU "KITAB"
Le titre  d'abord:     نزهة المشتاق في اختراق الآفاق
 C'est une rime qui saute d'un mot à l'autre: qui donne le rythme à un et المشتاق- اختراق-الآفاق
 message de fraternité. Ce titre exprime un désir intense qui pousse à la rencontre des hommes derrière les horizons. Le "Kitab" lui-même, qui est arrivé jusqu'à nous après 862 ans, est le fruit d'une rencontre de deux hommes d'horizons différents: un roi normand chrétien  et un géographe marocain musulman.
Al-Idrissi a mis 17 ans pour réaliser cette œuvre monumentale comprenant 68 cartes, le texte descriptif pour chaque carte et un planisphère en argent dont il ne reste plus trace aujourd'hui.
La carte du monde connu est divisée selon les latitudes en 7 zones appelées "climats" numérotées en partant de l'équateur vers les pays scandinaves. Le Maroc et le nord de l'Afrique correspondent au Climat 3, la France au climat 5, l'Angleterre au climat 6 et les pays scandinaves au climat 7. Dans le sens des longitudes, la carte est divisée en 10 sections. Ce quadrillage donne alors 70 cases occupées par 68 cartes. La carte du monde est une espèce de puzzle de ces cartes.
Al-Idrissi a dû s'entourer d'excellents dessinateurs qui ont respecté quelques règles : la mer est  en bleu, les cours d'eau douce en vert et les villes en petites rosettes.
Le texte du "Kitab" présente pour chaque carte, la description de la nature, routes, distances, architecture, commerce, mœurs et coutumes. Al-Idrissi a répertorié environ 5000 noms de lieux, de fleuves, de lacs et de montagnes.
La première version de l'ouvrage a été réalisée en 1154, juste avant la mort de Roger II. Mais il ne subsiste aujourd'hui que quelques copies conservées dans des bibliothèques prestigieuses à travers le monde. La première publication a été faite à Rome en 1592 sous le titre Geographia nubiensis.

NOUVEAUTÉS APPORTÉES PAR LE "KITAB"

La sphérité de la Terre a été prouvée par le savant grec Ératosthène en 200 avant J.C, elle a été confirmée et la circonférence de la Terre calculée avec précision par Al- Battani (850-929), mais c'est Al-Idrissi qui est le premier géographe à "oser" inscrire une carte du monde sur une sphère.
Observons la carte suivante, une des 68 cartes du "Kitab"


                                                                     
Le globe terrestre selon Al-Idrissi en 1154


                                                                             
  Les écritures en arabe sont inversées, car la tradition des géographes arabes et italiens était de situer le sud en haut et le nord en bas, par analogie avec l'astrolabe. J'ai donc fait une rotation de 180° de cette carte  pour l'avoir dans le sens "normal". On voit l'écriture arabe des mots nord ( شمال) et sud ( جنوب ) inversée, alors que l'est et l'ouest sont dans le bon sens. Regardez-bien cette carte, car elle a dû certainement changer la vision du monde depuis le 12ème siècle. Pour la majorité des gens la Terre est plate, et même une bonne partie de l'humanité continue à le croire! Cette carte a été certainement un précieux outil de travail pour les futurs explorateurs, comme Christophe Colomb quelques siècles plus tard.
Le cours du Nil d'après Al-Idrissi
Al-Idrissi pensait que la Terre était entourée par un océan appelé "Le Ténébreux", dessiné en bleu sur la carte. Sur cette carte réalisée avec la perspective, l'observateur serait dans le plan méridien d'un point de l'Arabie saoudite. On voit au niveau de l’Égypte qu'Al-Idrissi situe les sources du Nil au niveau de l'équateur Ici on touche à une longue histoire qui a occupé l'esprit des savants sous les pharaons, les Grecs, les Romains et les Arabes.
L'Egypte, dit-on, est le don du Nil. Il pleut rarement en Egypte, 30 mm/an au Caire et ce sont les crues annuelles (avant la construction du Grand Barrage, Assad Al 'Ali) qui donnaient la vie à ce pays. Par curiosité au moins, les pharaons avaient voulu savoir où se trouvent les sources du Nil. Ils ont organisé des expéditions pour la recherche de ces sources sans résultat. C'est seulement en 1862  que l'explorateur anglais John Hanning Speke a situé avec précision ces sources: de nombreux cours d'eau descendent de la montagne en Afrique centrale pour se jeter dans le lac Victoria lequel donne naissance au Nil blanc. Revenons à la carte: Al-Idrissi qui ne disposait ni de données satellitaires, ni de GPS, ni de smartphones a bien situé ces sources, en 1154, comme des rivières qui alimentent des lacs et le plus important, Victoria au sud de l'équateur, donne naissance au Nil, ce que montre la carte. Alors comment a-t-il dû procéder?
Cours du Nil sur une carte actuelle
Au 12éme siècle, la côte Est de l'Afrique, Soudan-Somalie-Kénya- Tanzanie était islamisée depuis longtemps. Sur cette côte on parlait et on parle toujours le Swahili, "la langue de la côte",  un mélange d'arabe et de langues autochtones. Les relations avec la péninsule arabique, surtout avec Oman, étaient importantes. Les navigateurs qui fréquentaient cette côte est-africaine et commerçaient avec les populations de l'intérieur apprenaient par celles-ci  la géographie du terrain de la zone continentale voisine; il y a un fleuve, Bahr Al-Ghazal (Nil blanc) qui naît dans un lac, ce dernier étant lui même alimenté par de nombreuses rivières. Ces navigateurs, de passage en Sicile, venaient   communiquer, en arabe avec Al-Idrissi et lui fournir ces informations essentielles. Ce dernier avec des recoupements,pouvait donc situer les sources du Nil au départ du lac Victoria. Ce lieu se trouve aujourd'hui en Ouganda. Il est sur la rive Nord du lac et se trouve exactement sur l'équateur. C'est ce qu'on voit sur la carte ci-contre qui montre le cours du Nil. Voyons maintenant la carte d'Al-Idrissi: la source du Nil se trouve sur la rive nord d'un lac (appelé Victoria par la suite). Ce point se trouve exactement sur la ligne appelée      وسط الارض
soit l'équateur. Cette carte d'une précision à peine croyable, a été établie en 1154, par Al-Idrissi, sans que le géographe soit jamais allé sur place! Le Nil va parcourir, à partir de ce point, plus de 7000 km avant de se jeter (Ouf !) dans la Méditerranée. 

QUELQUES EXTRAITS DU "KITAB" 

Voici quelques extraits donnant des descriptions de Marrakech, Fès et Meknès faites par Al-Idrissi. Des textes pour décrire la vie sociale dans ces villes à l'époque sont rares, pour ne pas dire inexistants. Depuis le 12éme siècle, certains lieux ont disparu ou changé de nom. On sera surpris de voir parfois que les distances sont données en jours de marche.....

MARRAKECH

On trouve à Aghmat diverses espèces de fruits et différents types de bêtes. Toutes les denrées alimentaires y sont vendues à bas prix.
Al-Idrissi. Photo extraite du "Kitab"
Au nord d'Aghmat, à douze milles, on trouve Marrakech fondée au début de l'an 470H (1062), par Yûsuf ben Tashfin, sur une terre qu'il avait achetée cher à des habitants d'Aghmat  et qu'il choisit pour être le lieu de sa résidence et celle de ses proches. Cette ville est dans une plaine et le seul relief alentour est le petit mont d'Ijaliz (Guéliz), dont on a extrait des pierres pour construire le palais du prince des Musulmans, 'Ali ben Yûsuf ben Tâshfin, surnommé "la Demeure de pierres" ( Dar al-Hajar). Comme le site de la ville ne renferme pas de pierres si l'on exclut ce mont, les maisons sont en argile, en adobe et en pisé de terre.
L'eau dont les habitants ont besoin pour arroser leurs jardins est amenée au moyen d'une technique vraiment ingénieuse dont l'invention est due à 'Ubayd Allah ben Yûnus al-Muhandis (le technicien) et qui n'est praticable que parce que la nappe phréatique est peu profonde et est atteinte en creusant peu au dessous de la terre. L'homme mentionné 'Ubayd Allah ben Yûnus al-Muhandis, arriva à Marrakech au début de sa construction. Il n'y existait alors qu'un seul jardin appartenant à Abû al-Fadl, affranchi du prince des Musulmans, dont on vient de parler. 'Ubayd Allah dirigea ses recherches vers la partie supérieure du terrain attenant à ce jardin; il y creusa un puits  carré de larges dimensions, d'où il fit partir un canal à ciel ouvert; il continua de creuser en descendant par degrés, de haut en bas. La pente était telle que l'eau arrivait jusqu'au jardin en coulant au niveau  de la surface de la terre et en la recouvrant par un processus ininterrompu. Celui qui observe le niveau du sol ne note pas le grand dénivellement de la nappe phréatique à la surface que nécessite l'extraction de l'eau; mais il parvient à comprendre,  s'il sait que la méthode réside dans le nivellement de la surface.
Le prince des Musulmans apprécia l'invention de 'Ubayd Allah ben Yûnus al-Muhandis; il le combla d'argent et de vêtements et lui ouvrit sa demeure pendant la période où il resta dans cette ville. Les habitants de la ville voyant cela, se mirent à creuser la terre sans discontinuer pour amener de l'eau dans les jardins qui se multiplièrent tout comme les vergers; les cultures de Marrakech se densifièrent et son territoire devint fort beau, tout comme son aspect général.
A l'époque où nous écrivons, Marrakech est l'une des plus grandes villes du Maghreb occidental. Elle a été la capitale de l'émirat des Lamtûna, la résidence de leur roi et leur capitale administrative On y comptait un grand nombre de palais où vivaient des émirs, des chefs militaires et de hauts fonctionnaires. Ses rues sont larges, ses places publiques vastes, ses édifices hauts, elle est dotée de marchés variés et bien approvisionnés. Il y existait une mosquée du vendredi construite par le prince Yûsuf ben Tâshfin. Mais ceci était vrai autrefois; lorsque les Masmûda se rendirent maîtres de la ville et s'emparèrent du pouvoir, ils laissèrent la mosquée en mauvais état et en fermèrent les portes, afin qu'il ne fût plus possible d'y prier. Ils firent construire une autre mosquée du vendredi pour leur propre culte (...).
Les habitants de Marrakech boivent de l'eau de puits qui est douce et peu profonde. 'Ali ben Yûsuf ben Tâshfin avait entrepris de faire venir jusqu'à la ville les eaux d'une source distante de quelques milles, mais il ne termina pas cet ouvrage. Ce furent les Masmûda qui, après la conquête du pays et la prise du pouvoir, achevèrent les travaux, amenèrent l'eau dans la ville, établirent des canaux près de Dâr al-Hajar, enceinte à l'intérieur de laquelle le palais est isolé et coupé de la ville qui est à l'extérieur. Marrakech a plus d'un mille de long sur à peu près autant de large.
A trois milles de distance, coule  une petite rivière appelée Tensift (Tânafisat), qui n'est jamais tarie. Durant l'hiver son débit augmente et elle emporte tout sur son passage. Le prince des Musulmans'Ali ben Yûsuf fit élever, sur cette rivière, un pont merveilleusement construit, d'une technique parfaite. Il fit venir à cet effet , des architectes d'al-Andalous et d'autres personnes s'y connaissant en construction. Ils réalisèrent un ouvrage solide et parfait; ainsi terminé, il ne résista pas plus de quelques années années, jusqu'à ce que la rivière passe au dessus, emportant la majeure partie de l'ouvrage, détruisant ses arches et anéantissant le pont, pour finir par en rejeter les débris dans la mer. Cette rivière est alimentée par des sources qui jaillissent dans le Grand Atlas, du côté d'Aghmat Aylân.
Les habitants de Marrakech mangent des sauterelles. On en vend journellement trente charges, plus ou moins. Cette vente était assujettie à la redevance appelée qabâla qui était perçue sur la plupart des produits de l'artisanat sur lesquels on levait une taxe obligatoire-ainsi des beignets, du savon, du cuivre et des fuseaux vendus dans les marchés et en général de tout ce qui était vendu, qu'il s'agisse de peu de choses ou de produits magnifiques. Chaque chose était taxée en fonction de sa valeur. Lorsque les Masmûda s'emparèrent du pays et du pouvoir, ils supprimèrent entièrement ces qabâlât et les firent disparaître. Ils condamnèrent à mort quiconque les exigerait; c'est pourquoi de nos jours on n'entend plus parler de qabâla dans les provinces soumises aux Masmûda.
Au sud de Marrakech, habitent les tribus berbères des Aylân. Elles font partie des Masmûda; autour d'elles vivent les tribus des Nifis, des Banû Yadfur, des Doukkala, des Rajrâja, des Zawda, des Haskûra et des Hazraja.A l'occident et à l'orient d'Aghmat, on trouve des Masmûda Warika.
De la ville de Marrakech à celle de Salé, en suivant le littoral, neuf jours...

FES ET MEKNÈS

De la ville de Salé à celle de Fès, quatre jours. Fès est en fait le produit de la réunion de deux villes séparées par une rivière dont la source est connue sous le nom de Sanhaja, et dont les eaux font tourner un grand nombre de moulins dans lesquels on moud le froment, sans que cela coûte beaucoup. La ville septentrionale se nomme al-Qarawiyyîn, et la ville méridionale al-Andalous. Il y a un peu d'eau dans cette dernière, mais elle est traversée par un unique cours d'eau dans sa partie supérieure. Quant à la ville de Qarawiyyîn, l'eau y circule abondamment dans chaque rue et  dans chaque ruelle on trouve une conduite. Lorsqu'ils le souhaitent, les habitants du lieu en font couler de l'eau. Ils lavent les lieux la nuit, de sorte que leurs ruelles et leurs cours sont propres. Dans chaque maison, qu"elle soit petite ou grande, il y a une conduite d'eau pure ou non. Chacune des deux villes a sa mosquée du vendredi, chaque chaire a son imam. Entre les deux quartiers ce ne sont que divisions et affrontements (...)
La ville de Fès est dotée de domaines agricoles, de sources de revenus, de bâtiments élevés, de demeures et de palais. Ses habitants s'occupent de leurs besoins, disposent de constructions, de tous les équipements et d'un bien-être abondant. Le blé y est meilleur marché que dans les villes environnantes; les fruits y sont abondants et la fertilité y est extrême. On y voit de toutes parts des fontaines approvisionnées en eau courante, surmontées de coupoles et de voutes incurvées couvertes de sculptures et de différents types de décoration. A l'extérieur de la ville l'eau coule en permanence de sources abondantes (...)
De Fès à Sijilmassa, treize jours. On passe par Sefrou, par Qal'at al-Mahdi (Ruines près de Aït Hammou), Tadla, Dây, et Shi'b al-Safâ, et l'on traverse la haute montagne vers le sud, pour arriver à Sijilmassa.
 De Fès à Meknès, quarante milles vers l'occident. Meknès est constituée de plusieurs villes; elle est sur la route de Salé. L'itinéraire de Fès à Meknès est le suivant: on se rend à Maghila, ville autrefois urbaine et commerçante, qu'entouraient des cultures contiguës, et située dans une plaine couverte de pâturages, de végétation, de fleurs, d'arbres et de fruits. Aujourd'hui, on n'y voit plus que des restes de cultures et des ruines contiguës que les eaux traversent de tous côtés. Le site est beau et l'air y est modéré.
De là, on passe par la rivière de Sanât, la "plaine du palmier-dattier" ( Fahs al-Nakhla), puis on arrive à Meknès.
Cette dernière ville porte aussi le nom de Tagrart, sa situation n'a éprouvé aucun changement notable. C'est une belle ville, en hauteur. A l'est coule une petite rivière sur laquelle s'élèvent des moulins; tout autour on voit des cultures. Elle jouit de revenus et d'une bonne situation. Cette ville porte le nom de Maknâs, le Berbère qui s'y arrêta avec les siens lorsqu'ils arrivèrent dans le Maghreb occidental. Il découpa alors pour chacun de ses fils un lot à mettre en valeur avec ses enfants. Tous les lieux concédés sont voisins et proches les uns des autres.
De Meknès on passe à Banû Ziyâd (Aujourd'hui absorbée par Meknès), ville prospère dotée de marchés bien approvisionnés, de bains et de demeures remarquables; de l'eau y coule au milieu des rues. A l'époque du Mûlaththam "le porteur de voile", l'Almoravide, Banû Zyad était, après Tagrart, la ville la plus florissante.  

La description des territoires et des lieux se poursuit dans le "Kitab". Citons entre autres villes: Cordoue, Séville, Grenade, Malaga, Palerme, Rome, Constantinople, Kairouan, Fostat (Le Caire), Alexandrie, La Mecque, Baghdad, Al Qods (Jérusalem), Vienne, Londres etc.

UNE LEÇON DE GÉOGRAPHIE ET DE... VIVRE ENSEMBLE !

La rencontre d'un roi chrétien Roger II et d'un savant musulman Al-Idrissi dans une ile, qui a su rester à l'écart des croisades,  a eu comme résultat la réalisation d'une œuvre monumentale et novatrice dans la connaissance du monde et des hommes. Par les temps qui courent, c'est une leçon de vivre ensemble entre différentes cultures,, de travailler ensemble et de produire ensemble une œuvre au service de l'humanité. 

Abdelmalek Terkemani
Chercheur et expert international
Documents de référence:

Idrîsî, La première géographie de l'Occident . GF Flammarion
al-Idrîssî , La Méditerranée au XIIe siècle. Bibliothèque nationale de France.


Note: On peut laisser des commentaires dans la page facebook  Maroc histoire et culture.