jeudi 22 mars 2018

IRVING WASHINGTON ET LE TRÉSOR DU MAURE DE GRENADE

                                                 ALHAMBRA. COUR DES LIONS                          Photo  Terkemani


Le Palais de l’Alhambra est certainement le lieu le plus emblématique de la splendeur de l’architecture musulmane en Occident. Avec 3.500.000 visiteurs par an, c’est le site touristique le plus fréquenté en Espagne et que le monde entier associe à al-Andalous, Espagne musulmane.
Après avoir visité toutes ses salles, ses cours, ses fontaines et ses jardins tout juste sortis du monde médiéval musulman, on est quelque peu interloqué de découvrir, au premier étage, une porte fermée avec un écriteau indiquant : WASHINGTON IRVING A ÉCRIT SES "CONTES DE L’ALHAMBRA" DANS CES APPARTEMENTS, EN 1829.
Mais qui est donc Washington Irving ? Comment est-il arrivé à Grenade en 1829 et resté seul dans ce palais royal, presque désert durant six mois ? Quel est son témoignage sur ce palais alors abandonné aux pillages et aux incendies, et sur l’Espagne musulmane ?










LES ROMANTIQUES EUROPÉENS ET L'ATTRAIT DU MONDE ORIENTAL 

Au début du 19 ème siècle, le mouvement romantique en Europe s’était découvert un attrait et de la sympathie pour l’Orient et le nord de l’Afrique. En gros, les écrivains et les peintres anglais et allemands avaient choisi de voyager vers le Moyen-orient  et l’Egypte, tandis que les Français avaient opté pour l’Espagne, le Maroc et l’Algérie.
Pour le Maroc, il faut citer le séjour en 1832  du plus romantique et orientaliste des peintres français, Eugène Delacroix à Tanger et à Meknès. Durant cette visite, une centaine d’esquisses, de dessins et de tableaux vont montrer au public européen le visage et les traditions d’un pays si proche et si différent.
WASHINGTON  IRVING.  "HIJO DE LA ALHAMBRA"

De nombreux écrivains et poètes, Chateaubriand, Gauthier, Sand, Lamartine, de Nerval, Byron, Shelley avaient cédé à cette vogue exotique et chacun a eu sa propre expérience, traduite différemment dans ses œuvres. Celle de Washington Irving mérite d’être contée car elle est si peu ordinaire et si enrichissante pour les amoureux d’al-Andalous à travers l’histoire du palais de l’Alhambra et du dernier royaume nasride de Grenade. C’est lui qui fera connaître et aimer l’Alhambra en Europe et en Amérique, au 19 ème siècle. La ville de Grenade reconnaissante, lui rendra hommage en lui dédiant une statue sur la cuesta de Gomeres, avec gravé sur le socle : "hijo de la Alhambra".

VOYAGE A CHEVAL DE SÉVILLE A GRENADE

  
Itinéraire suivi par Washington à cheval

Dans l’Amérique naissante du début du 19 ème siècle, pour entamer sa carrière littéraire, Washington avait dévoré les « Mille et une nuits». Ce qui est déjà assez original, dans le contexte de la conquête de l’Ouest et de la ruée vers l’or, en Amérique. Arrivé en Europe, il rejoint la légation des États-Unis à Madrid, mais c’est l’histoire d’al-Andalous qui l’intéresse et c’est dans le palais Alhambra qu’il voulait la relire.
A Séville, il loua un cheval pour parcourir les 300 km qui le séparent de Grenade. De nos jours, pour faire le trajet Séville-Grenade, il y a plusieurs routes, dont une autoroute. Ce n’était pas le cas au début des années 1800. Les voyageurs à cheval devaient emprunter des chemins de terre, à flanc de montagne. De plus, il fallait composer avec les nombreux bandoleros, coupeurs de route qui écumaient ces chemins. Washington loua aussi les services d’un guide armé d’un trabuco, un vieux fusil. Il remit ce qu’il a de précieux au guide, mais, dit-il,  garda un petit pécule à remettre aux bandoleros en cas d’attaque pour éviter leurs tortures, tant ils sont  assoiffés par l’appât du gain !
Après ces préparatifs, il va entamer son voyage en plein cœur de l’Andalousie sur les traces des voyageurs musulmans, d’il y a plusieurs siècles. L’itinéraire suivi passe par Ronda, Antequerra, Archidona, Loja et Grenade. Durant plusieurs jours, Washington va être plongé dans l’ambiance des caravanes de muletiers, comme au moyen âge. Dans les auberges, on ressort les légendes qui datent de ces temps passés, surtout celles attachées aux Musulmans injustement expulsés, après de nombreux siècles d’existence en Espagne. C’est la légende du "trésor du Maure" qui revient souvent et qui marque le plus  les esprits…
Début mai 1829, Washington se retrouve sur son cheval, avec son compagnon devant la porte d’Elvire de Grenade. Il poursuit son chemin par la plaza Birembla (Bab Arramla), la rue de Zaccatin avant d’emprunter la cuesta de Gomeres (nom de famille illustre originaire du nord du Maroc, لغماري ) qui va le mener tout droit au Palais de l’Alhambra,  قصر الحمراء

HISTOIRE DE L’ALHAMBRA,

Devise de l'Alhambra: Seul Dieu est le vainqueur


Washington va habiter ce palais partiellement squatté, pendant quelques mois. Il prend à son service un homme à tout faire, pour le décharger de toutes les questions d’intendance. Celui-ci  assurera aussi les  fonctions de guide et de garde du corps. Ce Jimenez prétend que ses ancêtres avaient travaillé, de père en fils, pour ce palais dont il connaît le moindre recoin et toutes les légendes. Pour ces raisons, on le surnomme "El hijo de Alhambra", le fils de l'Alhambra, formule inspirée et héritée des appellations au Maroc, quand on parle de "wald Marrakech" ou de "wald Meknès" par exemple.
Le séjour de Washington à Alhambra va durer plusieurs mois. Il va prendre ses repas dans le décor magique de la salle des Ambassadeurs ou de la Salle des Abencérajes, selon son humeur. Il va explorer des lieux et des couloirs restés inconnus pendant des siècles. Il décrit aussi ce qui peut bien arriver quand on dort tout seul dans un palais royal désert: des réveils en sursaut et des visions (les Ghouls!) hallucinantes de ces décors pourtant magiques, à la lumière de bougie, qui font penser aussi aux violences, réelles ou imaginaires décrites, quelquefois, dans ces lieux.  
"Les contes de Alhambra" s’inspirent de sa propre expérience dans ce palais, des archives consultées à Grenade et des nombreuses légendes nées dans et autour du palais depuis le départ des Maures. Depuis les salles de ce palais, on a forcément une autre vision du déroulement de l’histoire de l'Alhambra dont voici quelques points de repère:

  • Mohamed Ibn Al-Ahmar fondateur de la dynastie nasride entama l’édification du site de l’Al-Hamra (qui porterait donc son nom) sur la colline de la Sabiqa, en 1238. Ses successeurs en feront des extensions en respectant le même style et la même harmonie.
  • Après la chute de Grenade, en 1492, les Rois Catholiques voulurent faire de la ville la capitale d’Espagne et de l’Alhambra le palais royal. La position excentrée de Grenade n’a pas permis la réalisation de ce projet.
  • Au milieu du 16ème siècle, l’empereur Charles-Quint (petit-fils des Rois Catholiques) ordonna la construction d’un palais avec une église, en partie sur l’emprise de l’ancienne mosquée de l’Alhambra. Le même Charles-Quint, en découvrant que la Grande Mosquée de Cordoue avait été éventrée pour laisser place une cathédrale, avait dit : Vous avez détruit ce que l’on ne voyait nulle part pour construire ce que l’on voit partout ! Finalement, ce palais qui abrite le musée de l’Alhambra est resté inachevé, "à cause de tremblements de terre" disent les Archives de Grenade (écrites par les vainqueurs). En réalité, la véritable raison de l’arrêt des travaux dans ce palais, dit Washington, c’est la révolte des Maures qui, en échange de ne pas être expulsés, étaient soumis à des redevances de 80.000 ducats par an, consacrés à cet édifice.
  • Au début du 19 ème siècle, les armées de Napoléon envahirent l’Espagne. Grenade est occupée et l’Alhambra est habitée par le Commandant français. Washington raconte que le palais maure a été sauvé de la ruine et du délabrement par l’armée française qui avait procédé à la réparation des toits afin de protéger des intempéries les salons et les galeries. Toutefois, en quittant Grenade, cette même armée détruisit des tours de défense sur les remparts de l’Alhambra... au cas où elle devrait revenir dans ces lieux.
Washington raconte une rencontre curieuse et délicieuse. Un jour, en se promenant dans Alhambra désert, il vit un vieux Maure en train de faire ses ablutions au bord de la fontaine de la Cour des Lions. L’homme enturbanné lui explique qu’il a une boutique au Zaccatin ; il y vend de la rhubarbe, des bibelots et des parfums. Il monte à l’Alhambra, de temps à autre, pour se ressourcer. A la demande de Washington, il traduit en espagnol certains vers gravés dans les murs du palais. Originaire de Tétouan, il explique que les familles de cette ville expulsées d’al-Andalous, conservent encore leurs titres de propriété de leurs biens laissés en Espagne. Certaines gardent encore les clés de leurs maisons, qui ont donc circulé de père en fils depuis des siècles.
Palais de l'Alhambra. Photo prise depuis le quartier Albayzin
LE TRÉSOR  DU MAURE DÉCOUVERT !

Washington décortique les Archives de Grenade et écoute les histoires contées par les gens vivant autour du palais et transmises à travers les générations. On se rend compte, maintenant, que progressivement une légende était née avec l’édification de ce palais : Les habitants de Grenade regardaient l’Alhambra comme un miracle d’art et pensaient que le roi qui l’avait fondé pratiquait la magie ou tout au moins l’alchimie grâce à quoi il avait pu se procurer les sommes énormes pour l’édifier. De là était née la légende du "trésor du Maure".
Cette légende a la vie dure, car même après l’exil d’Abou Abdallah (Boabdil) dernier roi nasride de Grenade, les coins et recoins du palais, ainsi que le sous-sol de la Plaza de los Algibes en face du palais ont été passés au peigne fin. Il est même possible que certains n’ont pas perdu espoir de trouver quelque chose un jour…
Un trésor du Maure, sous forme de jarres remplies à ras-bord de bijoux en or massif et de perles rares, on n’en a pas trouvé. Par contre de nos jours, n’importe qui de n’importe quelle partie du monde peut voir sur son écran le véritable trésor du Maure de Grenade : c’est le palais de l’Alhambra lui-même !!

  • Selon les chiffres officiels, il y a environ 3.500.000 visiteurs de ce palais par an, soit à peu près 10.000 par jour. Au prix de 200 DH la visite, la recette nette est de 2.000.000 DH, par jour.
  • Les chiffres précisent que 80% des visiteurs passent 2 à 3 nuits à Grenade. Donc, 8.000 touristes, en moyenne logent dans les hôtels. Il y a alors de quoi remplir au moins 150 hôtels de 40 chambres chacun. Chaque jour.
  • Tout ce monde fréquente des restaurants, des cafés, des commerces, des boutiques de souvenirs, des librairies, et doit être transporté par avions, par cars et par taxis. Il y a autour de 60.000 emplois créés liés à l’activité touristique générée par le palais de l’Alhambra.
  • Tous les objets, conservés dans le musée de l'Alhambra du palais de Charles-Quint, proviennent du palais maure. Ils ont une valeur artistique et historique inestimable. 
Le voila donc le véritable trésor du Maure! Et contrairement aux jarres de pierres précieuses, ce trésor se renouvelle chaque jour. De la même manière, il y a d’autres « trésors du Maure » à Séville, à Cordoue, à Tolède, à Cuenca et dans la palmeraie d’Elche…tous des lieux déclarés "Patrimoine mondial de l’Humanité" par l’UNESCO, pour leur passé arabo-berbère.
Malgré le legs de ces trésors et de ce  très riche héritage, ce sont les Maures d’Espagne qui ont subi la première et la plus importante épuration ethnique de l’Histoire…



Abdelmalek Terkemani

Ouvrage de référence: "Tales of  the Alhambra", Irving Washington.




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